"Une Afrique de calibre industriel"

En moins de huit mois, près d’un quart de millions de migrants, une multitude venant d’Afrique, sont arrivés en Europe par la mer – plus que dans toute l’année 2014 – et la marée ne donne aucun signe de vouloir cesser. Certains fuient les guerres et les persécutions ; d’autres, la plupart des jeunes gens, recherchent de meilleures perspectives d’emploi. Pour s’attaquer à la crise de la migration, il faut donc des initiatives qui visent l’instabilité dans les régions d’origine, mais aussi d’autres mesures pour réduire la pauvreté et créer de l’emploi. L’industrie est la clé pour atteindre le dernier objectif.

Dans la dernière décennie, l’Afrique a enregistré un taux de croissance annuel moyen de 5 %, certains pays dépassant même 7 %. Mais cette croissance, reposant principalement sur les exportations de produits de base et les industries extractives, a démontré une capacité limitée d’entraîner une transformation socioéconomique, ne fût-ce qu’en raison de retombées qui n’ont profité qu’à une petite minorité de la population.

L’Afrique dispose des outils dont elle a besoin pour changer cet état de choses – à commencer par un vaste bassin de main-d’œuvre inexploité. En fait, près de 60 % des chômeurs africains sont de jeunes gens. Le marché de l’emploi de l’Afrique recevra 23 autres millions de jeunes gens cette année alors que la main-d’œuvre totale du continent devrait augmenter de 910 millions de 2010 à 2050.

Évidemment, un vaste bassin de main-d’œuvre ne signifie rien sans emplois de qualités. C’est pourquoi les pays d’Afrique devraient viser la création d’économies fondées sur l’industrie, un secteur en mesure d’offrir de tels emplois, ainsi que des possibilités d’intégration sociale, dont l’accès fiable à l’énergie propre, à des sources d’alimentation adéquates et à de l’eau potable.

Dans l’histoire contemporaine, l’industrialisation a été le plus grand facteur de réduction de la pauvreté structurelle, en raison de sa capacité d’élargir les perspectives d’emploi, de stimuler la productivité et d’accroître les salaires. Aucun pays en développement n’a atteint la croissance économique nécessaire pour devenir un pays développé sans industrialisation.

Certains pays d’Afrique sont déjà sur la bonne voie. Dans la ville de Dukem, en périphérie d’Addis Abeba, les autorités éthiopiennes ont établi la Zone industrielle de l’Est – le premier parc industriel pour ce type de pays – qui a créé plus de  50 000 nouveaux emplois en quelques années seulement. De même, les autorités du Ghana, du Nigeria et du Sénégal, entre autres, œuvrent pour établir des secteurs industriels qui sont diversifiés, concurrentiels mondialement, viables sur le plan environnemental et qui peuvent améliorer substantiellement le niveau de vie de leur population. Cette politique devrait être répliquée dans tous les autres pays d’Afrique pour la prochaine décennie.

L’aide internationale peut jouer un rôle essentiel dans le cadre de cette initiative. Heureusement, le besoin d’industrialisation durable et intégratrice se reflètedans les Objectifs de développement durable, qui seront officiellement adoptés par les Nations Unies plus tard ce mois-ci.

En pratique, ceci signifie que les initiatives d’avancement de l’industrialisation de l’Afrique doivent être intégrées à un cadre de politiques sociales et environnementales qui se tient. L’accent sur la responsabilité sociale d’entreprise permet d’assurer que les retombées de l’industrialisation soient bien réparties, tandis que les critères d’efficacité dans l’utilisation de l’énergie et des ressources aideraient à préserver la viabilité. Et, comme les objectifs de développement le reconnaissent, des infrastructures résilientes et des mesures incitatives pour l’innovation sont également très importantes.

Évidemment, atteindre ce but, sans compter les autres objectifs, sera coûteux, de 3 300 à 4 500 milliards $ par an selon les estimations. Puisque bon nombre de pays donateurs sont sous pression budgétaire, l’assistance officielle de développement est à la baisse et on ne peut compter sur elle pour combler ce besoin. En fait, comme une étude du Comité international d’experts sur le financement du développement durable le souligne, l’éventail de financement pour les cadres futurs de développement international doit être plus large que jamais.

La clé réside dans des partenariats à intervenants multiples efficaces qui rassemblent tous les grands joueurs dans le processus de développement, dont les gouvernements, les agences de développement bilatérales et multilatérales, les institutions nationales et internationales de financement du développement, le secteur privé, la société civile et même le monde universitaire. Le secteur privé, en particulier, a la capacité et l’expertise pour contribuer substantiellement aux initiatives de développement international, par l’entremise d’investissements, de prêts et même des ressources philanthropiques fournies par des sociétés transnationales, des institutions financières, des fondations et d’autres sources. Et les flux usuels de ressources financières Nord-Sud doivent être augmentés par la coopération triangulaire et Sud-Sud ainsi que par l’intégration économique régionale.

D’ici 2050, l’Afrique devrait compter plus de deux milliards d’habitants. Le continent dispose des outils dont il a besoin pour atteindre les objectifs de développement industriel intégrateur et viable. Les dirigeants de l’Afrique, épaulés par la communauté internationale, se doivent de les utiliser.

Li Yong, Directeur général, Organisation des Nations unies pour le développement,

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

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