Enquête sur les routes du trafic d’ivoire

A Panjiayuan, le marché aux puces de Pékin, il ne faut pas chercher longtemps pour s’offrir une corne sculptée ou un bracelet d’ivoire gravé. Cette petite boutique qui ouvre aux premières heures de l’aube, le dimanche, propose ainsi toutes sortes d’ornements : jade, or, rubis et surtout de l’ivoire, qui se dit xiang ya en mandarin, et signifie prosaïquement « dent d’éléphant ». Un symbole de richesse et de pureté en Chine.

Mais il est aussi synonyme de la mort de 30 à 45.000 éléphants abattus chaque année en Afrique. Depuis 2010, Andrea Crosta, ancien consultant international en sécurité, applique des méthodes dignes des romans d’espionnage pour infiltrer ces filières de l’ivoire et dénoncer les crimes contre la faune sauvage et l’environnement.  

« J'ai infiltré ces filières comme l'aurait fait un agent des services secret grâce aux nouvelles technologies et à nos contacts dans la région. Nous avons d’abord travaillé en Afrique, au Kenya et en Somalie, où nous avons mis en lumière l’implication d’Al Shebab comme pivot du trafic d’ivoire sur le continent, nous raconte Andrea Crosta. Aujourd’hui encore, je peux vous assurer que des groupes djihadistes en Tanzanie achètent et revendent de l’ivoire pour financer leurs opérations.

Cette année, nous avons passé dix mois (entre janvier et novembre 2015) essentiellement en Chine, entre Hong Kong, Pékin et Shanghai afin de remonter plus loin ces filières et comprendre de quelle manière cet ivoire se retrouve aussi facilement sur le marché ». On estime en effet qu’un quart de l’ivoire vendu à Pékin et à Shanghai provient de stocks illégaux.

Massacres d'éléphants sauvages

Invitée lors du dernier sommet sino-africain de Johannesburg à présenter son rapport, qui sera officiellement rendu public le 21 décembre, l’ONG regrette que la lutte contre le trafic d’ivoire ne mobilise pas d’avantage les gouvernements. « Il y a une attention de plus en plus grande de l’opinion publique, notamment en Chine. Mais du côté des gouvernements, les choses avancent trop lentement. Ce n’est clairement pas une priorité ».

En 2014, la Chine a pourtant consacré 10 millions de dollars pour acheter de l'équipement pour les rangers au Zimbabwe, en Tanzanie et au Kenya. Elle a durci sa législation contre les trafiquants. Mais rien n’a changé.

Pourtant il y a urgence. A ce rythme, les éléphants sauvages auront bientôt disparu. « Entre 2001 et 2011, plus de 62% des éléphants du Congo, du Cameroun et du Gabon ont été tués. Les législations locales sont quasi inexistantes et les trafiquants ne risquent presque rien. Seulement 10% de l'ivoire est intercepté par les douanes ». Au début du XXème siècle, il y avait 20 millions d'éléphants sur le continent. Leur nombre est tombé à 1,2 million en 1980 et tourne autour de 500.000 actuellement selon les chiffres de plusieurs ONG.

Hong Kong, plaque tournante du trafic

Comme le révèle Andrea Crosta, une grande partie de cet ivoire africain transite par Hong Kong devenue la plaque tournante du trafic mondial (voir extrait ci-dessous). Les cargaisons qui quittent les ports de Mombasa ou Dar es Salam suivent les routes de la drogue : Proche-Orient, Laos, Vietnam, puis Hong Kong. Là-bas, l’équivalent de 10 milliards de dollars d’ivoire, de cornes de rhinocéros, de peau de tigre ou d’animaux sauvages en tout genre sont saisis chaque année. Entre 2003 et 2012, les douanes de Hong Kong reconnaissent une augmentation de 43% des saisies. C’est dire les quantités qui passent illégalement la frontière. L’ivoire, les animaux, le bois précieux… Ces trafics sont devenus presque aussi lucratif que la drogue.

« A Hong Kong, les cargaisons sont en quelque sorte blanchies. C’est à dire que de gros vendeurs d’ivoire ayant pignon sur rue en Chine maquillent les cargaisons avec de faux certificats ». Le problème réside en effet dans la cohabitation en Chine continentale du commerce légal et illégal de l'ivoire. Si le commerce international est interdit depuis 1989, la Chine a été autorisée en 2008 à importer 62 tonnes d'ivoire d'Afrique pour assécher le marché noir. Une décision aux conséquences catastrophiques.

Ces objets en ivoire sont censés avoir un certificat d'authentification. Mais comment distinguer les stocks légaux et illégaux ?

« La seule solution serait d’interdire purement et simplement la vente d’ivoire », explique l’ONG.

Autre problème : le contrôle de plus en plus strict de l’ivoire n’a fait que déplacer le trafic vers les cornes de rhinocéros. En 2014, 1.215 rhinos ont été massacrés, pour la plupart dans le célèbre parc Kruger en Afrique du Sud. Le trafic alimente un marché clandestin de la médecine traditionnelle asiatique, notamment au Vietnam et en Chine, où l'on prête des vertus thérapeutiques à la poudre de corne.

« Les deux vendeurs que nous avons pu approcher à Pékin (voir photo) nous ont montré des morceaux de tigres, des dents, des peaux etc. Ils vendent aussi bien des cornes de rhinocéros que d’éléphants, raconte Andrea Crosta. Aucun d’entre eux n’est véritablement un criminel ou un membre de la mafia. Ce sont tous des commerçants légaux qui font parallèlement du commerce illégal. Il est donc très difficile de les démanteler. A Pékin par exemple, on parle d’une très grosse entreprise qui vend illégalement de l’ivoire tout en important des éléphants du Zimbabwe pour le zoo de Pékin ».

Andrea Crosta a promis de livrer les noms, les adresses et les preuves à Interpol dans la foulée de la publication de son rapport fin décembre 2015.

Retrouvez nos chroniques sur le trafic d’ivoire entre la Chine et l’Afrique dans le Monde Afrique : ici et ici.

Extrait du rapport d’enquête de l’ONG « Elephant Action League »

« L'itinéraire le plus important utilisé par de nombreux commerçants pour importer de l'ivoire passe par Hong Kong, où les contrôles sont moins stricts et où il y a moins de transparence en termes de stocks d'ivoire. L'ivoire est importé à Hong Kong puis réexporté vers la Chine continentale (…)

Une visite à la frontière avec le Laos - une importante plaque tournante pour le trafic de la faune sauvage - a mis en évidence des contrôles plus stricts

et une nervosité perceptible lorsque notre équipe a enquête sur l'ivoire. Les autorités chinoises sont désormais plus présentes et conscientes des trafics ce qui a poussé les trafiquants à se cacher encore davantage. Les pays de transit comme le Laos et le Vietnam, avec leurs contrôles laxistes et aucune application de la loi, sapent constamment les efforts déployés en Afrique et en Chine ».

Extrait du rapport d’enquête « Blending Ivory » de l’ONG EAL.