De Hong Kong à Canton : les ghettos de la Chinafrique

C’est un énorme bloc de béton de dix-sept étages posé au milieu des néons multicolores de Tsim Sha Tsui, au cœur de l’une des artères les plus commerçantes de Hong Kong. Construit dans les années 1960, l’endroit est célèbre pour ses hôtels bon marché et ses vendeurs à la sauvette fourguant aux touristes de fausses Rolex et des sacs maladroitement griffés.

« Chungking Mansions est un ghetto au centre du monde », explique l’anthropologue américain Gordon Mathews qui lui a consacré un ouvrage (« Guetto at the Center of the World » Gordon Mathews HKU Press).

« C’est un microcosme de la mondialisation. Mais une mondialisation bas de gamme. Pas celle des multinationales qui investissent des milliards de dollars dans la construction d’usines ou la distribution, mais une  mondialisation à visage humain celle des petits transistors de cinq dollars fabriqués dans le sud de la Chine qui finissent sur un marché de Nouakchott ou d’Abidjan ».

Racisme en Chine continentale

« Nulle part au monde vous ne trouverez une telle variété de populations et de nationalités dont une très grande partie d’Africains. Bien sûr, il y a pas mal de trafics, des problèmes de drogue ou de prostitution. Mais en général, les habitants de Chungking Mansions vivent en harmonie. La police fait régulièrement des descentes, mais il n’y a pas la même agressivité, pour ne pas dire le même racisme, qu’en Chine continentale ».

« Bien sûr, j’aime mon pays témoigne un Malien fraîchement débarqué à Hong Kong. Mais ma maison est partout, partout où je peux gagner de l’argent ». Lui vend des appareils photos bas de gamme. Un peu plus loin c’est un Nigerian qui vend des tee-shirts, et à l’étage plusieurs comptoirs de change tenus par des Egyptiens.

Mais la majorité des Africains du quartier est plutôt spécialisée dans les téléphones portables. Les étals du rez-de-chaussée regorgent de combinés bon marché, de cartes téléphoniques pour les appels internationaux et de petits produits électroniques.

Chaque matin, le rez de chaussée de Chungking Mansion est recouvert d’une foule de cartons qui, pour la plupart, prendront le chemin de l’Afrique, emplis d’appareils bon marché de marque généralement inconnue : Nasaki, Admet, jFone ou Nokla... Parfois une seule lettre suffit à les faire passer pour des produits occidentaux haut de gamme. « Nous les Africains, m’explique un vendeur, nous ne pourrons jamais acheter ces produits, alors on se rabat sur des imitations ».

La valeur globale des portables transitant chaque semaine par Chungking Mansion est estimée à 800 000 euros. Près de 85% des téléphones portables utilisés en Afrique viennent de Chine.

Ces derniers sont fabriquées à une encablure de là, dans les usines du delta de la rivière des Perles, en Chine continentale. Tout près de l’autre ghetto africain, celui de Canton où vivent entre 20 et 100 000 Africains, dont 80% d’hommes. Essentiellement des Nigerians de l’ethnie Igbos.

Les Chinois surnomment l’endroit « Chocolate City ». Un hourvari de ruelles lugubres et défoncées où les têtes de moutons ensanglantées jonchent le sol à une encablure des contrefaçons vendues à ciel ouvert dans les quartiers de Sanyuanli et Xiaobei. Ici les diasporas africaines se regroupent en petits villages, par nationalité et surtout par religion. Dans les marchés on vend des perruques pour les belles africaines, des boubous rapidement tissés dans les usines du coin et, surtout, des produits contrefaits.

« Il n’y a pas derrière l’arrivée de ces populations africaines un amour profond de la Chine, souligne l’anthropologue. Ils sont là uniquement pour faires des affaires et certains ont même gagné beaucoup d’argent. Mais leur vie n’est pas facile. La police chinoise fait la chasse aux sans-papiers. Ils sont contrôlés plusieurs fois par jour par des agents souvent agressifs. La vie, là-bas, est dure et de plus en plus chère. Et si jamais leurs affaires devaient péricliter, je suis certains qu’ils iront s’installer dans un autre pays comme l’Inde ou le Bengladesh ».

Peu de mariages mixtes

« Il n’y a pas de statistiques officielles, mais je pense qu’il y a environ un millier de mariages mixtes entre des hommes africains et arabes et des femmes chinoises. Pas plus. Très peu d’unions sont officielles car les familles chinoises s’y opposent. Il y a le problème des cartes de séjour, des écoles pour les enfants et finalement, la Chine ne devrait rester qu’une simple étape de cette mondialisation ».

Depuis deux ans, les Africains de Hong Kong ont pris la route de la Chine continentale. Beaucoup ont quitté Chungking Mansions pour Canton ou Yiwu au Sud de Shanghai. Là-bas, ils achètent directement les produits auprès des grossistes chinois.

« Il n’y a plus d’intérêt pour eux à rester à Hong Kong, sauf pour les demandeurs d’asile ou les spécialistes des pièces détachées automobiles. S’installer à Canton c’est facile, il n’y a même plus besoin de parler Mandarin », assure Gordon Mathews.

Mais les plus gros concurrents des Africains sont les Chinois eux-mêmes. Les centaines de milliers de petits commerçants, grossistes et importateurs installés sur le continent africain. Ils vendent directement sur place des produits achetés en Chine.

« Le résultat, c’est que je doute vraiment que la Chine trouve un jour son Barack Obama à Chungking Mansions ou à Canton », plaisante Gordon Mathews. Le demi-frère du Président américain vit d’ailleurs à Shenzhen, juste à côté. Marié à une Chinoise, il reste une exception de cette Chinafrique.

Sébastien Le Belzic à Hong Kong et Canton

Reportage paru en partenariat avec Le Monde.