Les Ouïghours menacent-ils la Chine en Afrique ?

Les attaques ciblant directement les intérêts et les expatriés chinois en Afrique sont encore limitées. Pourtant, la menace est prise très au sérieux par les autorités chinoises qui ont mis leurs ambassades en état d’alerte dans plusieurs pays du continent africain et du Moyen-Orient. « Les Chinois prennent beaucoup plus en compte qu’avant les mesures de sécurité », nous confirme Jean-Vincent Brisset, ancien attaché de défense à l’ambassade de France à Pékin.

Les dix mille hommes de la future base militaire de Djibouti et la division antiterrorisme du ministère de la sécurité publique sont en première ligne dans cette nouvelle guerre. Un rapport de la commission de sécurité nationale préconise de mettre l’armée au service des intérêts chinois sur le continent dans la crainte de nouveaux attentats. « Des Ouïgours ont été vus au Mali dans les camps terroristes. Il y a des Ouïgours aussi en Libye et ils descendent vers les zones djihadistes et vers le Nigeriadétaille Gérald Arboit, directeur de recherche au Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Les militants Ouïgours menacent les expatriés chinois et les infrastructures chinoises sur le continent. »

Un antagonisme historique

L’antagonisme entre Ouïgours et Chinois est historique. Les Ouïgours sont un peuple turcophone et musulman sunnite établi depuis plus d’un millénaire dans la région autonome du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Historiquement, ils ont toujours refusé l’autorité de Pékin et n’ont jamais reconnu cette région comme chinoise, mais comme un Etat ouïgour appelé le « Turkestan oriental ».

 

« On voit clairement ces dernières années que les Ouïgours mettent plus fortement l’accent sur le maintien de la religion et la pratique de l’islam, souligne David Brophy, professeur à l’université de Sydney et expert de la question ouïgoure. L’islam est central dans l’identité populaire ouïgoure. »

Les services secrets font état de flux de plus en plus importants de musulmans chinois se rendant sur les zones de combat de Daesh. Il ne s’agirait pas seulement de Ouïgours, mais aussi d’autres minorités venues de province à fortes populations musulmanes telles que le Henan, le Gansu et le Yunnan.

« L’Afrique est un théâtre privilégié »

« Du point de vue du terrorisme islamique, les Ouïgours ont toujours figuré parmi les combattants étrangers. Vingt-deux étaient à Guantanamo, faits prisonniers en Afghanistan. D’autres, comme ceux de la Jeunesse du foyer du Turkestan oriental, sont même présents dans les guérillas philippine et birmane. Concernant la Syrie, on estime que cinq mille Ouïgours y auraient fait un séjour plus ou moins long depuis 2013. Il s’agit moins pour les Ouïgours de participer à un djihad mondialisé que d’apprendre comment fonctionne une guérilla victorieuse et permettre de frapper les intérêts chinois là où ils se trouvent », affirme Gérald Arboit.

Mais la menace n’est pas toujours aisée à détectée. D’abord parce que les Chinois ne disent pas tout, l’amplifiant généralement quand cela les arrange. Ensuite parce que les Ouïgours ne sont pas encore tout à fait en mesure de frapper les communautés chinoises qui ont reçu des consignes de discrétion. « Pas seulement à cause du terrorisme, mais parce que les Chinois sont de plus en plus mal vus en Afrique », assure l’expert français. L’ouverture prochaine de la base militaire chinoise de Djibouti est faite pour mieux repérer la menace ouïgoure et avoir accès à leurs zones de déploiement dans le Sahel.

En revanche, d’autres groupes terroristes sont mieux organisés et à même de frapper les intérêts chinois. « La tragédie de Bamako est un signal d’alarme, commente Lu Ruquan, directeur du développementstratégique du pétrolier chinois CNPC. Ces dernières années, les grandes entreprises chinoises se sont installées en Afrique et au Moyen-Orient dans des zones de guerre. Les risques politiques, la sécurité et le terrorisme nous posent de nouveaux défis pour la protection de nos employés et de nos biens. »

Sur le terrain politique, la Chine cherche aussi à se rapprocher de la Turquie qui accueille une importante diaspora ouïgoure. Les deux pays se sont ainsi engagés, selon les termes consacrés, à renforcer la coopération antiterroriste « telle que la lutte contre le groupe terroriste du Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) ».

Mais dans ce domaine, les ambiguïtés turques sont nombreuses. L’Observatoire du Moyen-Orient parle d’une véritable « ouïghourisation » de certaines provinces turques : frontières poreuses, mauvaise volonté politique et trafic de faux passeports permettraient ainsi à quelques milliers de Ouïgours de traverser la frontière pour se rendre en Syrie.

 

Sébastien Le Belzic

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