Le rêve d'une force militaire panafricaine

Le soleil à peine levé sur les étendues désertiques du Karoo dans le centre de l'Afrique du Sud, une force de 5.000 soldats africains lance une attaque sur le pays factice de Carana, lors du premier exercice d'entraînement de la future force de l'Union africaine (UA).   

Des hommes en treillis, accroupis devant des cartes, scrutent à travers leurs jumelles les mouvements des soldats d'une douzaine de pays qui prennent part à cet exercice de la Force africaine en attente (FAA). 

Le scénario est simple : assurer une réponse militaire rapide au génocide qui se déroule au Carana, pays imaginaire. Un scénario qui rappelle les exactions elles bien réelles du Rwanda ou du Darfour. 

L'idée de cette force militaire a été lancée dès 1997 mais maintes fois repoussée. L'objectif est de diviser les forces du continent en cinq grandes régions qui assureraient à tour de rôle la sécurité des pays africains grâce à 25.000 hommes. 

"Compte tenu des expériences passées, en matière de réponse aux conflits, l'UA a eu le sentiment que la communauté internationale était très lente à réagir", affirme Sivuyile Bam, le chef des opérations de maintien de la paix pour l'UA. 

"Entre le moment où le mandat est donné et celui où les forces arrivent sur le terrain passe un laps de temps, souvent autour de neuf mois. Compte tenu des conflits auxquels nous avons affaire, nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre autant", ajoute-t-il.

Optimiser la vitesse de réaction

L'exercice qui se déroule dans le désert sud-africain vise à optimiser la vitesse de réaction de la FAA qui espère être capable d'intervenir sur le terrain, 14 jours après l'obtention d'un mandat de l'UA. 

Des solutions africaines pour des problèmes africains, le credo a de quoi séduire les dirigeants qui veulent s'émanciper de la mainmise occidentale. 

Mais l'UA reste sous perfusion de l'aide financière internationale, indispensable pour financer le milliard de dollars que coûterait la FAA. L'Union africaine a proposé de participer à hauteur de 25% pour chaque opération, comptant sur les Nations unies pour combler le reste. 

"La réalité c'est que plus de 90% des opérations (de maintien de la paix) de l'UA est financé par nos partenaires comme les Nations unies, l'Union européenne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne", reconnaît M.Bam. 

Même l'exercice dans le désert du Karoo, qui coûte déjà 15 millions de dollars pour trois semaines d'entraînement, est financé en partie par des dons. 

Mais si cette force d'attente veut être réellement efficace et prête à agir rapidement, les financements devront être moins aléatoires, estime M. Bam. 

Le manque de matériel et notamment d'avions devrait également limiter la capacité de réponse rapide de cette force, estime John Stupart, analyste spécialisé dans les questions de défense.

"Il y a de vrais obstacles qui vont empêcher les troupes d'intervenir très rapidement. Les pays de l'UA n'ont tout simplement pas les avions pour transporter des soldats et de l'équipement très vite", explique-t-il. 

Problèmes complexes et différents

"Le sentiment général, c'est que la FAA est une bonne idée, mais je pense qu'il n'y a pas eu de concertation sur la question de savoir si c'était réaliste ou non", se désole John Stupart.

"Ça a été pensé comme un procédé militaire qu'on applique à une crise, mais l'Afrique est un grand continent. Ses problèmes sont complexes et différents: la crise en Somalie est différente de la lutte contre Boko Haram au Nigéria ou d'une crise politique au Lesotho", ajoute l'analyste. 

Après ce test grandeur nature, un rapport sera présenté aux ministres de la Défense et de la Sécurité du continent lors du prochain sommet de l'UA, à Addis Abeba en Ethiopie en janvier. 

Mais selon M. Stupart, l'UA ne sera pas seule décisionnaire, "l'Union européenne devra aussi décider si ce projet vaut la peine d'être financé". 

Et sur le terrain, les partisans de la FAA reconnaissent qu'il sera difficile de rendre la force pleinement opérationnelle dès le mois de décembre.

Si les troupes sont prêtes sur le plan militaire, selon leurs commandants, les modalités légales de leurs interventions doivent encore être discutées. 

"Si vous n'avez pas de protocole d'entente entre l'UA et les différentes communautés régionales de développement du continent pour autoriser le mouvement des troupes, ce sera un obstacle", reconnaît le Major-Général Trust Mugoba, de l'armée zimbabwéenne.

"Si les Etats membres de l'UA ne montrent pas la volonté d'aller de l'avant et de fournir ce dont on a besoin, alors cette force n'existera pas", conclut, fataliste, M. Bam.