La Chinafrique face au risque terroriste

Pour la première fois, l’organisation a diffusé sur son site Internet une version de son hymne "Je suis un moudjahid"... en mandarin. Avec un objectif : séduire de nouvelles recrues en Chine, un pays sous-représenté dans les rangs de Daech et où l’idéologie macabre du groupe pourrait faire des émules auprès de certaines minorités ethniques.

Quelques jours après les attentats de Paris, l’exécution revendiquée par Daesh d’un otage chinois avait brutalement rappelé à la Chine qu’elle est aussi sur la liste noire des organisations terroristes. L’attaque de l’hôtel Radisson à Bamako n’a fait que confirmer ces craintes. Trois chinois travaillant pour l’entreprise China Railway Construction et qui venaient discuter de projets de coopération dans la région font partie des 21 victimes.

Le président chinois Xi Jinping a « fermement condamné » cette attaque revendiquée par un groupe jihadiste. « La Chine, a-t-il dit, va renforcer sa coopération internationale, pour combattre les activités terroristes violentes qui touchent des innocents, pour maintenir la paix et la tranquillité ».

Une base militaire en Afrique

Mais pour Pékin, ces deux affaires mettent surtout en lumière sa grande vulnérabilité face aux menaces terroristes.

Il y a d’abord la minorité musulmane ouïghour. De sources israéliennes, un millier de ressortissants chinois seraient passés par les camps d’entrainements djihadistes au Pakistan et plusieurs dizaines d’autres en Syrie. L’insurrection des séparatistes ouïghours dans la province musulmane du Xinjiang représente un vrai défi pour Pékin qui redoute d’être frappé non plus seulement en Chine, mais également en Afrique où vivent près de deux millions de Chinois. Abdullah Mansour, le chef du Parti islamique du Turkestan a déclaré la Chine « ennemie de l’Islam » et les services de sécurité sont sur les dents. La semaine dernière, la police chinoise annonçait encore avoir tué 28 membres d’un groupes terroristes au Xinjiang au terme de deux mois d’une chasse à l’homme pour retrouver les auteurs d’un attentat commis au mois de septembre dans la région.

C’est dans ce contexte que le général chinois Fang Fenhui effectuait à Djibouti une première visite officielle la semaine dernière (7-8 novembre 2015). Une information que la Chine garde généralement discrète, mais pas cette fois. L’organe officiel du ministère de la Défense largement couvert la visite en Afrique de son chef d’Etat-major qui a inspecté la frégate anti-missiles Sanya et les troupes de l’Armée populaire engagée dans la lutte contre le terrorisme dans la corne de l’Afrique.

Le général chinois s’est entretenu avec le président Ismail Omar Guelleh et les deux hommes ont tacitement confirmé l’installation d’une première base militaire permanente chinoise en Afrique dont les travaux vont débuter prochainement et qui devrait opérationnelle fin 2017.

« Djibouti a beaucoup d’avantages pour la Chine, nous confie un diplomate djiboutien à Shanghai. Sa situation géopolitique d’abord, la stabilité de son régime et son économie en développement. Après de longues réflexions entre les deux gouvernements, un accord a été conclu pour autoriser la marine chinoise a ouvrir une base dans le pays et contribuer au développement de l’armée djiboutienne ».

La Chine a offert 200 millions de dollars pour cette coopération militaire et certainement beaucoup plus pour décrocher cette base stratégique à une encablure des troupes françaises, japonaises et surtout américaines stationnées sur l’île. Quatre mille Marines sont basés à Camp Lemonnier et les futures installations militaires chinoises vont leur faire de l’ombre.

Les limites de l'ONU

Pékin pourrait également mobiliser ses troupes engagées sur le continent sous la bannière de l’ONU. Mais l’affaire là encore est compliquée.

Au lendemain de l’attaque de Bamako, plusieurs gradés chinois ont en effet critiqué ouvertement l’absence de réaction de leurs quatre cents casques bleus engagés au Mali. Yue Gang, ancien colonel et spécialiste des questions anti-terroristes, exhorte la Chine à envoyer davantage de soldats au Mali, et notamment autour de Bamako.

« Les commandos maliens, français et les troupes américaines se sont rendus utiles, tandis que nos hommes étaient à plus de 1000 kilomètres de là. Pourtant ce sont des hommes surentraînés », écrit-il sur son blog.

Le ministère chinois de la Défense a tenu à rappeler les règles d’engagement de ses soldats qui ne peuvent agir sans autorisation directe du commandement des Nations unies et du pays hôte. Par ailleurs, elles sont stationnées au nord du Mali.

L’affaire est d’autant plus délicate que la veille de l’attaque, le général Fan Changlong, Vice-président de la Commission centrale militaire, recevait à Pékin le ministre de la Défense malien Tieman Coulibaly. Les deux hommes ont décidé, selon la formule consacrée, d'accroître la « coopération militaire » entre leurs pays. L’affaire du Radisson devrait pousser la Chine à accélérer ses plans.

Mais la lutte contre le terrorisme ne sera pas le seul apanage des hommes en uniforme. Les services secrets chinois sont également mobilisés. Jusque là les espions chinois servaient surtout l’intelligence économique et contrôlaient les relations entre les pays d’Afrique et Taiwan. Mais la guerre froide entre les deux Chine est presque terminée et les services secrets sont de plus en plus mobilisés dans le cadre d’opérations anti-terroristes.

Des services secrets bien implantés

Les services secrets chinois comptent plusieurs agences avec des rôles bien définis. Le plus actif en Afrique est le « guoanbu », dirigé par le ministère de la Sécurité d’Etat. Le « guoanbu » compte déjà six centres régionaux de coordination sur le continent : en Egypte, en Jordanie, au Soudan du Sud, au Nigera, en Angola et en Afrique du Sud. Des antennes moins importantes sont également en place au Kenya et au Mozambique. La base de Djibouti aura notamment pour mission de coordonner leurs opérations et le renseignement en Afrique.

Ce déploiement n’est pas le fruit du hasard : ces pays sont au cœur des activités économiques chinoises. De nombreux expatriés et diplomates chinois y vivent. Les grands groupes pétroliers d’Etat y sont également implantés : China National Petroleum Corporation, China National Offshore Oil Corporation, Sinopec ou encore PetroChina. Les ports sont également étroitement surveillés par les hommes du « guoanbu », comme les installations du transporteur maritime Cosco. Les télécommunications sont également placées sous étroite surveillance. ZTE et Huawei sont très actifs en Afrique où ils ont décroché de juteux contrats pour déployer des réseaux de télécoms, fibres et 3G.

Mais Pékin a encore une carte dans sa manche : sa capacité à mobiliser l’ensemble de ses expatriés. Sous la bannière du ministère du Commerce et des fronts patriotiques, regroupant des étudiants, des volontaires et des ONG chinoises, les espions professionnels font travailler en sous-main une armée de l’ombre afin de faire remonter des informations sur de potentielles cibles terroristes.

Enfin, des agences privées telle que celle de l’ancien patron de Blackwater, FS Group, sont également placées en état d’alerte.

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