Quand la Chine tousse...

La monnaie sud-africaine, le rand, a atteint son plus bas niveau historique cette semaine face au dollar et à l'euro dans un contexte globalement difficile pour les devises émergentes. Un début de panique lié notamment à la chute des cours des matières premières dans le sillage du ralentissement économique chinois. De nombreux pays africains, dépendants de la demande chinoise en matières premières, pourraient ainsi payer le prix fort d'une crise durable de la deuxième économie mondiale. Trois aspects sont à prendre en considération : le spectre de la crise asiatique de 1997, la chute de la demande chinoise et une spirale de dévaluations.

Le cauchemar de la crise de 1997

Les turbulences sur les marchés boursiers mondiaux présentent des similarités inquiétantes avec la contagion à l'origine de la crise économique asiatique en 1997, mais les pays d'Asie du Sud-Est sont aujourd'hui nettement mieux armées pour résister aux chocs. La pression sur les monnaies régionales, une dégradation des perspectives économiques et un ralentissement de la croissance avaient alors durement affecté des économies asiatiques émergentes.

Mais la fin du système de taux de change fixe est la principale différence aujourd'hui, qui devrait faire en sorte que ces économies fléchissent sans s'effondrer, soulignent des experts.

Car avant 1997, les gouvernements de pays tels la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie et la Corée du Sud avaient arrimé leur monnaie au dollar. Cette situation a favorisé l'injection dans leurs économies de fonds étrangers à des taux d'intérêt relativement faibles, qui ont alimenté des bulles spéculatives sur les marchés financiers et immobiliers, masquant les déséquilibres économiques qui s'accumulaient. Mais lorsque la croissance a ralenti et que les investissements spéculatifs ont entraîné un retournement de situation, les monnaies de ces pays ont été soumises à de fortes pressions, contraignant les gouvernements à ponctionner des milliards dans leurs précieuses réserves en dollars pour soutenir leurs devises.

Finalement, le système de taux change fixe encourageant à contracter des dettes en dollars a été abandonné, et les économies se sont effondrées.

"A l'époque, le château de carte s'est écroulé. Mais aujourd'hui, sans parité fixe, les taux d'intérêt sont en mesure d'alléger la pression locale, comme une valve de sécurité", explique Song Seng Wun, économiste à CIMB Private Banking. "C'est la différence la plus importante", souligne-t-il.La crise de la fin des années 1990 a aussi mis en exergue une série de défaillances en matière de contrôles réglementaires, en particulier dans les activités bancaires et de crédit. La plupart des problèmes ont depuis été réglés.

"Tout cela a véritablement renforcé la capacité à résister aux chocs", constate Rajiv Biswas, chef économiste pour l'Asie-Pacifique chez IHS.

"Il s'agit de ne pas répéter les mêmes erreurs. Mais l'un des grands problèmes maintenant est de savoir si l'Asie peut résister au choc d'une crise grave et prolongée de la Chine", dit-il.

Les économies à travers l'Asie et le reste du monde sont devenues dépendantes de la demande chinoise pour l'exportation de leurs minerais, bois, ressources énergétiques et autres matières premières.

Mais le ralentissement de la croissance chinoise entraîne des ventes massives sur les marchés émergents, dans la mesure où les investisseurs dans le monde recherchent des valeurs plus sûres, tels des actifs américains.

"Le Brésil est particulièrement vulnérable dans la mesure où il s'agit d'un important exportateur de matières premières tels du fer et du soja à la Chine, alors que son économie est déjà en récession", observe M. Biswas.

D'autres pays tels le Chili, la Russie, l'Afrique du Sud et la Malaisie voient déjà ou vont bientôt voir leurs exportations diminuer, selon des experts.

Le ralentissement cette année de la croissance chinoise à 7% (après des taux allant jusqu'à 10%) et la récente dévaluation du yuan par Pékin -- qui accentue la pression sur d'autres monnaies -- laissent à penser que l'état de son économie est moins bon qu'on ne le pense.

"Je ne m'attends pas à quelque chose comme la crise financière de 1997, mais si la Chine subit un atterrissage brutal et que la croissance est faible pendant des années, cela pourrait créer des problèmes pour l'Asie", prédit M. Biswas.

Les matières premières plongent

Les cours des matières premières continuent leur chute cette semaine, plombés par les inquiétudes sur l'économie chinoise et la chute des marchés d'actions, qui fait souffler un vent de panique chez les investisseurs. La Chine, deuxième économie mondiale et première consommatrice de métaux industriels, a vu la Bourse de Shanghaï plonger lundi de 8,49%. "La dégringolade des matières premières s'explique par le pessimisme envers la Chine, dont les marchés d'actions sont en déroute", a expliqué à l'AFP Daniel Ang, analyste chez Phillip Futures à Singapour.

Ces inquiétudes font plonger le cours des matières premières, les investisseurs craignant que la demande pour ces produits ralentisse en même temps que l'activité industrielle chinoise.

Le prix du pétrole chutait lourdement lundi à l'ouverture de Wall Steet. Le baril de "light sweet crude" (WTI) tombait à 38,41 dollars vers 14H10 GMT. Le prix du baril de Brent de la mer du Nord coté à Londres s'échangeait à la même heure à 43,32 dollars. Le prix du pétrole est lesté également par une production très forte.

Les autres matières premières indispensables à l'activité industrielle, comme le cuivre ou l'aluminium, ont elles aussi atteint un niveau très bas. Le cuivre --appelé aussi "Docteur Cuivre" en raison de son importance dans tous les secteurs de l'industrie-- s'échangeait lundi après-midi à 4.855 dollars la tonne, son plus bas niveau depuis juillet 2009, alors que l'aluminium est tombé lundi à son niveau le plus bas en six ans.

L'indice Bloomberg Commodity Index, qui répertorie 22 matières brutes, a atteint lundi matin son plus bas niveau depuis août 1999.

Les investisseurs commencent en effet à craindre qu'une faiblesse de l'économie chinoise puisse, par effet domino, toucher toute l'économie mondiale.

Entre mi-juin et fin juillet, la Bourse de Shanghaï avait déjà perdu près de 30% de sa valeur, entraînant des mesures drastiques de la part du gouvernement pour enrayer la crise. Pékin avait ensuite dévalué trois fois de suite la monnaie nationale, le yuan, afin de relancer l'économie.

Ces mesures ont été interprétées par les investisseurs comme le signe d'une fragilité plus grande que prévu de l'économie chinoise, alimentant le pessimisme pour l'économie dans les autres régions du monde.

"La Banque centrale chinoise a spectaculairement échoué à stimuler son économie. Toute la reprise européenne est basée sur un euro faible (une politique) qui a été sapée par la dévaluation du yuan et les États-Unis vivent actuellement la reprise la plus lente de leur histoire, malgré d'énormes aides", explique Jasper Lawler, analyste chez CMC Markets.

Pour autant, certains analystes ne cédaient pas au pessimisme général et estimaient au contraire que le cours des matières premières allaient se reprendre, alors que les fondamentaux économiques sont plutôt positifs.

"Les chiffres de la demande en juillet pour les matériaux de base sont robustes (...), la demande de cuivre raffiné a augmenté de 2% sur un mois et de 6% sur un an. Les autres chiffres montrent que la demande est plus forte que l'offre. Pour nous, c'est vraiment la spéculation qui est à l'origine de la chute des cours, ainsi que les mesures imposées par le gouvernement chinois" pour réguler le marché, expliquaient les analystes de Commerzbank.

"Nous ne voyons aucune justification dans les fondamentaux (du marché) à cette baisse des prix et en conséquence, nous nous attendons à ce que les prix repartent à la hausse dans le cours de l'année", concluaient-ils.

Le spectre des dévaluations

Les pays émergents laissent fondre leurs devises, dans une course à la dévaluation pour rester compétitifs après la baisse de la monnaie chinoise, un mouvement exacerbé par la vigueur d'un dollar porté par des attentes de resserrement monétaire aux États-Unis.

Jeudi, le Kazakhstan a pris la décision de laisser filer sa devise, en cessant d'intervenir pour encadrer les mouvements de la tenge, provoquant une dégringolade de sa monnaie, à un plus bas historique face au dollar.

Les devises des pays émergents asiatiques souffrent particulièrement ces derniers jours "des craintes d'un nouvel affaiblissement du yuan et des inquiétudes sur la reprise apathique de la croissance mondiale", a expliqué Kit Juckes, analyste chez Société Générale. Les dévaluations surprise du renminbi ("monnaie du peuple", nom officiel de la devise chinoise) par la banque centrale chinoise (PBOC) ont été interprétées par certains observateurs comme étant destinées à enrayer le repli des exportations du pays, après la publication de statistiques économiques décevantes.

En réaction aux baisses successives de la monnaie chinoise, le Vietnam a d'ailleurs porté un coup à sa devise en élargissant la fourchette dans laquelle elle peut fluctuer, ce qui a provoqué une chute du dong à son plus bas historique de 22.410 dongs pour un dollar. Le pays a ainsi procédé à sa troisième dévaluation de l'année, selon  des cambistes.

De son côté, le rouble souffre depuis fin 2014 de la dégringolade des cours du pétrole couplée aux sanctions des Occidentaux liées à la crise ukrainienne. Et cet effondrement de la devise russe a entraîné une violente récession. Ainsi les problèmes de la Russie plombent ses partenaires et voisins, comme le Kazakhstan.

Cette faiblesse des devises s'étend à travers les marchés émergents, a relevé Jasper Lawler, citant en exemple le rand sud-africain, tombé jeudi à son niveau le plus faible depuis fin 2001, à 13,00 rands pour un dollar.

La monnaie sud-africaine, comme la devise indonésienne, souffre aussi en grande partie de la faiblesse des cours des matières premières.

Au Brésil cependant, "les soucis du réal sont autant politiques qu'économiques", a noté Kit Juckes. Le réal est tombé mercredi à 3,4924 réais pour un dollar, son niveau le plus faible depuis mars 2003, alors que le Brésil fait face à un vaste scandale de corruption sur fond de croissance au point mort.

Aussi plombée par une crise politique mais aussi sécuritaire, la livre turque est tombée à un plus bas historique la semaine dernière. Les pays émergents affaiblis font de plus face à un dollar revigoré par la perspective d'une hausse des taux d'intérêts américains, qui rendrait le billet vert plus rémunérateur et donc plus attractif pour les investisseurs qui cherchent ainsi à faire des achats à bon compte avant un renchérissement encore plus marqué de la devise.

Même si les inquiétudes sur l'économie chinoise et la croissance mondiale pourraient pousser la Réserve fédérale américaine (Fed) à ne pas agir dès septembre, elle devrait tout de même être la première grande banque centrale mondiale à resserrer sa politique monétaire.