Boualem Sansal, la force de la radicalité

Le romancier et essayiste algérien Boualem Sansal était en Chine au mois de mars pour participer à la Fête de la Francophonie et animer pendant une dizaine de jours une série de rencontres à Beijing, Changchun, Guangzhou et Shenzhen. Son dernier roman « 2084 », qui a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 2015, vient d’être publié en chinois aux éditions Sea-Sky.

Boualem Sansal fait son entrée dans les librairies de Chine avec « 2084 », traduit par le spécialiste chinois de la culture francophone Yu Zhongxian. Une reconnaissance tardive pour cet écrivain doublement récompensé en 1999 par le prix du Premier roman français et le prix Tropiques pour « Le Serment des barbares ». Depuis, il écrit des ouvrages sombres et désespérés dans lesquels il se lance dans une entreprise méticuleuse de déconstruction, mettant à nu la domination symbolique exercée par le discours et l’idéologie, fussent-ils laïcs ou religieux. Au désespoir s’ajoute le tragique avec le constat d’une société éclatée, violente, corrompue, qui contemple l’abîme sans savoir que la chute a déjà commencé.

Un écrivain inclassable

Boualem Sansal fait partie de ces gens dont le contact peut séduire ou hérisser tant leur discours est empreint d’une radicalité d’une autre époque. Point de relativisme ou de nihilisme, point de petits accommodements avec la réalité ou de sophismes érigés en dogme, mais une plume sans concession. Derrière ce visage de vieux sage, avec sa chevelure blanche nouée en catogan, cet homme affable et souriant paraît inclassable. « Tous mes livres s’inspirent d’un grand écrivain… Je ne raconte pas d’histoire, je travaille sur des thèmes. Mon premier livre portait sur la violence dans la société – la violence forte, pas la petite violence quotidienne – et je vais lire tous les auteurs et choisir celui qui selon moi traite [le thème] sous le meilleur angle et de la manière la plus intelligente, la plus littéraire, et il me servira de fil directeur. C’est ma façon de travailler, pour tous les romans. »

Ainsi, dans son roman « Le Village de l’Allemand » qui l’a consacré à l’échelle internationale en 2008 et lui a valu le Grand prix de la francophonie remis par l’Académie française, Primo Levi a été sa source d’inspiration. « C’est un auteur que j’aime particulièrement. Il a fait une analyse du nazisme absolument extraordinaire. » Devant des monuments de la littérature mondiale, l’écrivain doit donner le meilleur de lui-même. « La difficulté quand on prend pour fil directeur des écrivains aussi importants, c’est de rester à leur niveau et amener à la réflexion quelque chose de plus, sinon, cela ne sert à rien. »  

De même, dans son dernier roman qui s’inspire de « 1984 », Boualem Sansal a voulu recréer un univers dystopique post-apocalyptique qui trouve une résonnance contemporaine. « George Orwell a travaillé sur le système totalitaire mais je pense que le temps des systèmes totalitaires étatiques est terminé et on entre dans un nouveau système totalitaire beaucoup plus dangereux parce qu’insaisissable. C’est le système totalitaire religieux. » A la différence des dictatures du XXème siècle, localisables et identifiables comme Hitler et l’Allemagne, Staline et l’URSS, les nouveaux systèmes totalitaires sont diffus, insurmontable, invincible. Il prend l’exemple de la finance internationale. « C’est un système totalitaire, mais qui va-t-on attaquer ? Des banques, des gros capitalistes ? Ce sont des gens comme vous et moi » De même pour le religieux. « Le Prophète, Dieu, c’est absolument inaccessible. » Boualem Sansal relève l’ironie de cette évolution. Voyant en effet arriver ce nouveau totalitarisme contre lequel il est désarmé, le citoyen veut retourner au totalitarisme étatique. « Entre la peste et le choléra, on préfère le choléra. Un peu partout, on a des gouvernements totalitaires, très directifs, pour protéger la population. La population veut cela alors que depuis le XIXème siècle, on s’est battu contre ces systèmes et qu’on les a abattus avec la démocratie. »

Boualem Sansal donne l’impression de critiquer la religion dans son dernier roman, ce qu’il réfute. « La religion est une croyance, les gens croient en ce qu’ils veulent. Ce que je déplore, c’est que la religion est dans une démarche de conquête, elle veut le pouvoir, tout simplement. » Il constate qu’il a fallu mener des siècles de combats pour que la religion sorte du champ politique et culturel et que l’homme se dote des outils scientifiques et rationnels pour assurer sa survie « Ce n’est pas Dieu qui va nous sauver du changement climatique, lance-t-il. L’homme doit être libre et rationnel et se préparer à affronter les problèmes concrets de demain. » Il ajoute que la religion ne peut pas être un système de gouvernement dans un contexte de mondialisation et de problématiques nouvelles. « On a toujours travaillé les uns contre les autres pour résoudre des problèmes locaux. Il faut maintenant travailler ensemble. Mais la religion nous empêche de réfléchir, elle nous donne un prêt-à-penser, elle nous empêche d’avoir l’esprit libre pour résoudre les problèmes de demain. »

Dans « 2084 », Boualem Sansal reprend la trame de « 1984 » : Ati, le personnage principal, tente de se libérer progressivement du carcan totalitaire. « C’est très difficile de savoir que l’on vit dans un système totalitaire si on y est né. Il faut donc des circonstances particulières pour qu’on découvre que l’on est dans un système qui n’est pas normal. » Boualem Sansal s’intéresse à ce point d’inflexion à partir duquel un individu s’interroge sur son mode de pensée.  « Cela ne se produit jamais, c’est très rare. Nous allons vieillir et mourir sans changer de mode de pensée. Orwell s’était posé la question de savoir comment la prise de conscience allait s’opérer chez Winston. C’est l’amour. » Dans « 2084 », c’est la découverte d’un secret qui va changer la vie d’Ati. Lui qui a été éduqué dans l’idée que le monde avait toujours été le même depuis des temps immémoriaux découvre la supercherie.

Boualem Sansal se défend de faire passer un quelconque message dans ses livres. « Les livres à message sont des livres très dangereux. Je ne suis pas un idéologue. Ce sont les idéologues ou les prédicateurs qui délivrent des messages. Le prophète Mahomet, on l’appelle le Messager. Si vous avez un message, vous allez devenir un gourou et autour de vous va se monter une secte. »

Des accents camusiens

Albert Camus vient tout de suite à l’esprit tant les thèmes communs abondent dans l’œuvre de Boualem Sansal : cet amour pour la terre d’Algérie, bien sûr, mais aussi la passion de la vérité et de la justice, ainsi que le constat cru de l’absurdité au quotidien.

Dans son essai « Poste Restante : Alger : lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes » publié en 2006 et censuré en Algérie, on retrouve l’écrivain en colère qui fait le point sur la situation depuis 1962. « Il est des paix qui sentent la mort et des réconciliations qui puent l'arnaque. Il n'y a rien de juste, rien de vrai dans l'affaire », écrit-il dans ce brûlot qui lui vaut toujours les foudres de l’intelligentsia algérienne. Ainsi, Ahmed Cheniki, dans une tribune du 20 mars 2016 dans le journal algérien Liberté, se demandait « Qu’est-ce qui fait courir Boualem Sansal ? », l’accusant de révisionnisme et de haine contre l’Algérie et les Algériens. Il y dénonce aussi le recours trop facile à Albert Camus, estimant que les écrivains algériens peuvent s’imposer en France sans être « obligés de sortir Camus à tout moment ou de chercher à vendre une Algérie qui fait partie de l’horizon d’attente de certains Européens ».

Dans son 6ème roman aux accents autobiographiques, « Rue Darwin », prix du Roman arabe 2012, Boualem Sansal revient dans cette rue au centre de Belcourt à Alger, à une centaine de mètre de l’immeuble où Albert Camus passa son enfance. Dans ce roman qui narre l’histoire de trois générations d’Algériens, il y décrit les épisodes tragiques de la période Boumediene à l’islamisme du FIS et du GIA.  « Plus fort que la vérité au sein des familles est la paix, même si celle-ci se paie cher et pourrit les cœurs. Il y a aussi la honte, ce sentiment absurde et rébarbatif est un sacré frein à la vérité, je le savais plus que d’autres », écrit-il, un constat qui fait écho à celui d’Albert Camus dans « La Peste » : « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l'ignorance ».

Algérie, entre lumière et suffocation

Il aura fallu les tragédies des années 1990 en Algérie pour que Boualem Sansal, polytechnicien et haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie, se décide à l’âge de 50 ans de prendre la plume quand d’autres recouraient à la violence.

Dans « Gouverner au nom d’Allah », un essai paru en 2013, il dresse froidement l’inventaire de ces années de plomb. « Le bilan de cette confrontation entre les islamistes radicaux et le pouvoir algérien (1991-2006) est terrifiant : plus de deux cent mille morts, une économie dévastée, un pays détruit, des blessures sociales et morales irréparables, l’élite moderne du pays décimée, assassinée par les uns et les autres ou dispersée dans une émigration sans retour, l’image du peuple algérien ternie dans le monde pour très longtemps. »

Tous les lycéens francophones ont réfléchi sur cette citation de Rousseau : « L'Histoire est un grand miroir où l'on se voit tout entier ». Boualem Sansal regarde en face l’histoire de l’Algérie, une posture délicate quand les plaies ne sont pas refermées. Evoquant la colonisation, « un sujet récurrent entre l’Algérie et la France, constamment sur la table », il souligne les ressorts discursifs qui mènent à des positions irréconciliables, chacune à la recherche d’une légitimité.

Une démarche qui le rapproche de son ami Michel Onfray, le philosophe français avec lequel il compte collaborer. « Nous sommes dans la même radicalité, parce que le discours bon enfant ne produit rien. Le politiquement correct nous a muselés », constate-t-il.

Cette radicalité ne peut s’exprimer que si l’on peut déjouer les pièges de toutes les novlangues.  « En Algérie, nous sommes analphabètes trilingues : nous avons perdu le français à cause de l’arabisation forcée, l’arabe est peu ou mal enseigné, nous avons perdu le kabyle et nos langues ancestrales. » Une déclaration controversée qui montre que Boualem Sansal sait que de la maîtrise d’une langue naît la réflexion critique.

Devant l’ambassadeur de France Maurice Gourdault-Montagne qui le recevait à la Résidence de France à Beijing le 10 mars, Boualem Sansal s’amuse d’un paradoxe : « Français jusqu’à l’âge de 13 ans, je me suis retrouvé francophone après l’indépendance de l’Algérie en 1962. C’est sans doute un cas unique », a-t-il lancé, son visage s’illuminant de rides facétieuses  Il pourrait faire sienne une remarque d’Albert Camus qui écrivait dans ses Carnets : « Oui, j'ai une patrie : la langue française ». 

Entretien réalisé à Pékin Jacques Fourrier, journaliste et contributeur de Chinafrica.info,

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