"L'Afrique risque d'être surexposée à la Chine"

Le yoyo du yuan sur les marchés internationaux n'entame pas la volonté chinoise de faire de sa monnaie l'un des vecteurs principaux de sa puissance économique. La monnaie chinoise a franchi un nouveau cap cet été avec son adoption par l’Angola comme deuxième devise officielle du pays. Même s’il n’est pas encore librement convertible, il monte peu à peu en puissance dans les échanges internationaux.

Près d’un quart des exportations d’Afrique subsaharienne part aujourd’hui pour la Chine, contre 4,6%  il y a 15 ans. Quelles sont les conséquences de cette relation Chine-Afrique sur leurs économies respectives ? Entretien avec Ravi Bhatia, auteur d’un rapport sur les investissements chinois en Afrique pour l’agence de notation S&P.

Chinafrica.info : votre rapport met en avant le développement très important des investissements chinois en Afrique. Comment cela se traduit-il ?

RB : La relation Chine-Afrique s’est considérablement développée ces cinq dernières années et les échanges commerciaux en ont été le moteur principal. Pour les dix-huit pays que nous suivons en Afrique subsaharienne, les échanges sont ainsi passés de 60 milliards de dollars en 2008, à 133 milliards de dollars en 2013. La forte demande en provenance de Chine a stimulé les exportations africaines et notamment en ce qui concerne les matières premières. Dans le même temps, l’Afrique a aspiré les produits manufacturés chinois. Les investissements chinois en Afrique ont grimpé en flèche. Ceci concerne aussi bien les « investissements directs étrangers » (IDE) que le financement de la dette.

Dans votre rapport encore, vous parlez de relations mutuellement bénéfiques. Sur quoi vous appuyez-vous ?

Grâce à la très forte croissance de l’économie chinoise, l'Afrique a été en mesure d'exporter davantage vers la Chine. Cela se traduit par l'augmentation des recettes en devises qui à leur tour servent à financer des importations.  Il s’agit généralement d’importation de biens-capitaux qui aident au développement des économies africaines.

La Chine est l’usine du monde et son modèle de croissance et donc axé sur les exportations. Pour cela, la Chine a besoin d'importer une quantité importante de matières premières, et l'Afrique nourrit donc cette demande. Depuis peu, la Chine aide également au développement de projets d'infrastructure en Afrique en réalisant directement de grands travaux. C’est important, car l’Afrique a besoin d’améliorer considérablement ses infrastructures.

Cette évolution des matières premières vers les infrastructures contribue aujourd’hui à la croissance des économies africaines et permet d’augmenter le PIB.

Quelles seraient les perspectives pour les entreprises occidentales, et notamment françaises, dans cette nouvelle relation Chine-Afrique ?

Si l'Afrique se développe fortement, les opportunités pour les entreprises européennes et françaises vont aussi se développer. L’Afrique représente un nouveau marché émergent avec une économie globale de plus de 2000 milliards de dollars et plus de 1 milliard de consommateurs. Les télécommunications, l'énergie et les services financiers sont parmi les secteurs les plus dynamiques sur le continent. C’est là que se trouvent les opportunités d’investissements.

Concernant les prêts maintenant, quelle est votre analyse de la stratégie chinoise ?

La Chine prête généralement à l'Afrique par l'intermédiaire de ses grandes banques d'Etat, comme la Banque de développement de Chine, la banque chinoise d’Import-export (Exim bank), et la Banque agricole de Chine. Ces derniers temps, ces banques ont été plus prudentes dans leurs politiques de prêts.

Du point de vue de Pékin, la nature de sa relation avec l'Afrique subsaharienne est triple. Premièrement, elle fournit un accès aux matières premières pour nourrir sa croissance rapide dominée par les industries lourdes ; deuxièmement, bon nombre de prêts chinois à l'Afrique subsaharienne sont soumis à la conclusion de contrats avec des entreprises chinoises, ce qui contribue directement à l’économie chinoise. Les prêts, en théorie, sont conçus pour faire un profit, soit du bénéfice sur les intérêts du prêt lui-même, soit pour l'entrepreneur chinois qui réalise le projet. Le troisième aspect de la relation implique des considérations stratégiques. La Chine utilise cette politique de prêts et sa puissance financière pour étendre son influence en Afrique et gagner des alliés.

A notre avis, la gestion de cet équilibre en trois points est délicate car cela peut conduire les prêteurs chinois et les entreprises publiques à sous-estimer les risques.

Avec l’inversion du cycle des cours des matières premières, les banques et les investisseurs chinois font face aujourd’hui à des défis. Pékin se retrouve potentiellement exposé à des investissements qui ne sont pas complètement viables, soit en raison de la chute des cours, soit en raison des risques politiques et macroéconomiques sous-estimés. Les considérations stratégiques ont parfois faussées les considérations financières.

Comme sa stratégie d'investissement mondiale arrive à maturité, la Chine a commencé à modifier son approche des investissements dans les pays en développement. Elle est en train de s’engager sur une voie plus multilatérale et nuancée, tout en étudiant de plus près les nouvelles offres. La nouvelle banque asiatique d’infrastructures (AIIB), centrée autour de Pékin, sera certainement la pierre angulaire cette nouvelle stratégie, de même que la banque des Brics (NDB). À notre avis, certains investissements en Afrique se feront désormais par l'intermédiaire de ces deux institutions.

Quels sont, selon vous, les risques pour la Chine et pour l’Afrique ?

D'un point de vue strictement commercial, l'Afrique risque d’être surexposée à la Chine. Le ralentissement récent de la croissance chinoise a entraîné la chute des prix des matières premières (ce n’est pas le seul facteur), ce qui a affecté fortement plusieurs pays d’Afrique, notamment le Nigeria, l'Angola, le Gabon et le Congo Brazzaville.

L’Afrique risque également de subir le poids de la dette. Les financements chinois qui accompagnent ces investissements se font dans des conditions relativement favorables et conduisent à la hausse de l’endettement. Cependant, la baisse des cours sur les marchés des matières premières, suivi d’un PIB plus faible, de recettes fiscales et d’exportation en baisse, ainsi que la dépréciation des monnaies, risquent de réduire les revenus nécessaire au service de la dette.

Il nous a été rapporté que certaines banques d'État chinoises sont déjà confrontées à des arriérés d’entreprises zimbabwéennes.

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