Quand la Chine éternue, l’Afrique s’enrhume

 

A force de miser sur le dragon chinois, l’Afrique est-elle en train de se brûler les ailes ? Après des décennies de croissance à deux chiffres, l’économie chinoise commence à s’essouffler et avec elle la demande en matières premières africaines. Longtemps seules combustibles de la relation Chine-Afrique, ces importations chinoises en provenance du continent ont dégringolé de plus de 40% en 2015.

Un mois tout juste après le tonitruant sommet Chine-Afrique de Johannesburg, au cours duquel le président chinois Xi Jiping annonçait fièrement 60 milliards de dollars d’aides financières à l’Afrique, les bourses de Shanghai et de Shenzhen ouvraient l’année 2016 dans le rouge vif. En quelques heures, les indicateurs se sont affolés obligeant les autorités chinoises de régulation a suspendre dans l’urgence les cotations en pleine séance pour tenter d’éviter la panique.

A plus de dix mille kilomètres de là, la place sud-africaine encaissait elle aussi le choc perdant à son tour près de 4% en une seule séance.

« L'effondrement du marché chinois n’est pas un bon signe pour les pays africains, explique Ravi Bhatia, analyste crédit chez S&P. La croissance de l’économie africaine est due en grande partie à la demande chinoise en matières premières, en minerais et en pétrole. Le ralentissement chinois continuera donc à influer sur les prix des matières premières et les volumes d'exportation ». 

L'effet papillon

Ce qui se passe dans l’Empire du Milieu ne reste plus en Chine. Désormais, un battement d’aile de papillon à Pékin suffit à provoquer un véritable tsunami sur le continent.

Les risques d’un ralentissement économique à long terme en Chine inquiètent nombre de pays africains. Pékin pourrait en effet limiter ses importations de cuivre de Zambie, de pétrole d’Angola et du Nigeria, ou encore d’or et de platine d’Afrique du Sud.

La « Chinafrique » connaît-elle donc un revers de fortune ?

Selon le Fathom Consulting Group, la fin de l’âge d’or est même pour bientôt et la plupart des pays africains n’équilibreront pas leur budget cette année en raison essentiellement d’une baisse de cette demande chinoise en matières premières. Depuis le pic des années 2011-2013, les échanges entre l’Afrique et la Chine ont presque fondu de moitié !

Les pays les plus exposés sont forcément les plus dépendants de cette demande chinoise. C’est le cas d’abord de la Sierra Leone, qui se remet tout juste de l’épidémie Ebola et puise ses maigres ressources des exportations de fer et de titane, et de l’Angola, dont les exportations de pétrole sont vitales. La Chine achète près de 40% du brut angolais.

Depuis la fin de la guerre civile en 2002, la Chine aurait accordé près de 14,5 milliards de dollars de crédits à Luanda. Des fonds essentiellement gagés sur un baril de pétrole dont la chute des cours rend encore plus problématique la situation économique du pays.

Mais c’est la Zambie qui pourrait trébucher la première. Les investissements chinois y représentent en effet 7,5% de la production nationale et 80% des exportations. Une crise durable en Chine, ajoutée à la baisse des cours des matières premières, auraient évidemment des conséquences dévastatrices.

Selon les chiffres du ministère chinois du Commerce, les importations chinoises en provenance d'Afrique ont déjà dégringolé de près de 43% entre janvier et juin 2015 ! Une chute qui a entraîné mécaniquement la baisse de 40% des investissements chinois sur le continent.

Fragilité

« La Chine est un grand consommateur de minerais africains, explique Assouan Philippe Djemis, analyste en stratégie et en développement pour le cabinet ivoirien PKD Conseil à Shanghai. Quand la Chine réduit sa consommation de produits dérivés cela a un impact direct sur les économies des pays du continent. Certains Etats sont déjà fragilisés par la chute des cours du pétrole, du cuivre et du manganèse. Ils payent très cher leur sur dépendance à la Chine ».

Selon le Fonds Monétaire International, une baisse d’un point de l’investissement chinois en Afrique provoque en moyenne une baisse de 0,6% des exportations africaines !

C’est la raison pour laquelle, la Banque mondiale a revu à la baisse les prévisions de croissance de l'Afrique qui sont passées de 4,6% en 2014 à 3,7% en 2015. C’est la plus faible croissance dans la région depuis 2009. Cette crise relative exige de nouvelles réponses des dirigeants africains qui doivent restructurer leurs économies et miser sur des gains de productivité.

« Le principal écueil de cette relation Chine-Afrique c’est le manque de transparence. Il y a de très nombreux canaux de financements, via notamment l’Exim banque, la banque asiatique d’infrastructures ou le fonds de développement sino-africain. Mais tout cela reste souvent opaque », explique l’économiste Aubrey Hruby.

« La Chine a décidé d'octroyer un total de 60 milliards de dollars d'aide financière incluant cinq milliards de prêts à taux zéro et 35 milliards de prêts à taux préférentiels », a détaillé le président chinois lors du dernier sommet Chine-Afrique à Johannesburg en décembre 2015.

Mais il n’a pas annoncé de calendrier précis. « Cela pourrait prendre du temps à mettre en place, décrypte la sinologue Deborah Brautigam. Mon sentiment est que beaucoup de pays ont déjà du mal à absorber les prêts chinois depuis ces trois dernières années. Avec la baisse des revenus des exportations, ces prêts seront encore plus difficiles à rembourser ».

La Chine a déjà accordé plus d'un milliard de dollars de prêts à Harare tandis que l'aide publique chinoise au développement a atteint 100 millions de dollars ces trois dernières années. Mais le Zimbabwe peine à rembourser ses dettes. L’économie du pays est très affaiblie par la chute des cours des matières premières, et notamment le platine dont il possède les deuxièmes plus grandes réserves au monde.

« De toute façon la Chine n’espère pas vraiment être remboursée un jour, on le voit avec le Mozambique ou le Zimbabwe. La Chine peut tirer un trait sur ses créances mais ce n’est pas grave pour elle car son économie est très puissante. Selon moi il est essentiel pour l’Afrique d’utiliser tous les partenaires possibles, comme la Turquie, l’Inde, la Corée du Sud ou le Brésil, et de ne pas travailler uniquement avec la Chine », assure Aubrey Hruby.

Mais tout n’est pas si sombre dans cette relation sino-africaine et les perspectives d’une reprise en 2016 sont évidents.

« Prenez un pays comme le Burundi dont le sous-sol regorge de nickel et qui s’en sort plutôt bien, remarque l’analyste Assouan Philippe Djemis. Je reste donc très optimiste et je donne souvent l’exemple de pays comme l’Ethiopie ou la Côte d’Ivoire qui sont sortis de leur hyper dépendance aux matières premières en restructurant leur économie ».

« Ce qui est malheureux c’est que nous avons le sentiment que les dix dernières années de croissance de la Chine ont été perdues par les Etats africains car il n’y a pas eu d’influence directe sur l’industrialisation du continent, souligne Assouan Philippe Djemis. Les gouvernements africains dépendants toujours beaucoup trop du secteur minier pour leurs exportations. Les investissements chinois de ces dix dernières années ont surtout stimulé la croissance du secteur privé et ce sont les entreprises chinoises qui ont profité de ces investissements ».

L'Afrique doit revoir sa copie

La décélération chinoise sera donc l’occasion pour certains Etats africains de revoir leurs copies : « Le commerce Chine-Afrique devra se recentrer sur des types d’investissements ne dépendant plus seulement des ressources minières, assure l’analyste. Par exemple le BTP, l’agriculture et les infrastructures… Ces secteurs vont profiter du recentrage du commerce sino-africain ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la Chine mise essentiellement sur les infrastructures, finançant à coups de milliards de dollars des voies de chemins de fer, des autoroutes, des ports et des aéroports. Un cherche vertueux pourrait naître : les contrats payés en yuans et réalisés en grande partie par des entreprises chinoises, permettront de désenclaver certains pays et de fluidifier les flux commerciaux depuis le continent. La définition par Pékin d’une nouvelle « route de la soie » passant par le continent via un collier de perles de ports construits le long des côtes de l’Afrique de l’est en est une illustration.

« On donne trop d’importance aux matières premières dans la croissance africaine, confirme le chef économiste des Nations unies pour l'Afrique, Carlos Lopes. Elles représentent seulement un tiers de la croissance, les deux autres tiers viennent de la consommation interne. Celle-ci devrait se maintenir, en raison notamment de la croissance démographique du continent, de la montée en puissance d'une classe moyenne et de la pérennité des investissements extérieurs ». Une bonne raison d’y croire encore.

Sébastien Le Belzic

http://africanbusinessmagazine.comArticle publié en partenariat avec African Business Magazine

Chinafrique et corruption

L'un des fugitifs les plus recherchés de Chine, soupçonné de corruption, a été arrêté le 1er janvier dernier en République de Guinée et expulsé vers Pékin. Il est l’un des plus gros bonnets victimes à ce jour de la lutte anti corruption en Afrique. Pei Jianqiang, âgé de 48 ans, ancien directeur du département de l'importation et l'exportation de China Enterprise International Cooperation Co., était soupçonné de corruption et avait fui en novembre 2009.

Pei Jianqiang est la dernière victime en date de l’opération « chasse aux renards ». Le nom donné par le gouvernement chinois à la gigantesque battue menée dans le monde entier par une équipe de policiers sous couverture. Objectif : rapatrier les ripoux du Parti qui ont fui avec la caisse. Ils sont plusieurs dizaines de milliers à avoir ainsi quitté le pays emportant avec eux l’équivalent de 123 milliards de dollars ! Et beaucoup ont trouvé refuge en Afrique.

La liste officielle des fugitifs publiée par les autorités chinoises pointent ainsi trois principaux pays refuges en Afrique : le Soudan, le Ghana, la Gambie et la Guinée-Bissau. Là-bas se cacherait officiellement une dizaine d’anciens cadres du Parti. Mais en réalité, certaines sources évoquent plus de dix mille chinois du continent vivant sous couverture, avec un nouveau passeport africain, voire une nouvelle nationalité. Pei Jianqiang était répertorié comme le suspect No. 10 sur cette liste.

SLB

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