L'atome chinois à la conquête de l'Afrique et du monde

En Afrique

Après les barrages hydroélectriques, les centrales thermiques et les éoliennes, la Chine exporte sa technologie nucléaire en Afrique. Le Kenya a signé en septembre dernier un accord avec Pékin dans le cadre de son projet de centrale nucléaire. L’objectif est de lancer la première centrale kenyane avec une capacité de 1 000 mégawatts à l'horizon 2025, et faire de l'électricité nucléaire « une composante fondamentale de la production d'énergie du pays », selon le Kenya Nuclear Electricity Board (KNEB).

Pékin n’en est pas à son premier partenariat en Afrique. Le 7 novembre 2014, la Chine et l'Afrique du Sud signaient un accord de coopération dans le nucléaire civil susceptible d'ouvrir des opportunités à la technologie chinoise.

L’Afrique du Sud prévoit en effet d'acheter six à huit nouveaux réacteurs (9 600 mégawatts au total) en vue d’accroître sa capacité de production d’électricité. Son choix n’est pas encore arrêté et la Chine est en compétition avec la France, la Russie, la Corée du Sud et les Etats-Unis.

Mais Pékin a plus d’une carte dans son jeu. D’abord, comme toujours dans ce type de partenariat en Afrique, elle amène le financement. Une centrale coûte très chère et le seul contrat sud-africain est estimé à 45 milliards de dollars.

Pretoria est en récession et l’argument du financement va peser très lourd dans la balance, d’autant que la technologie chinoise est beaucoup moins chère que les autres.

Autre point fort : les relations « privilégiées » entre la Chine et l’Afrique du Sud. La Chine est maintenant le plus grand partenaire commercial de l'Afrique du Sud, et le volume des échanges commerciaux entre les deux pays est passé de 9,52 milliards de dollars en 2009, à 22 milliards en 2013.

Mais l’argument massue pour Pékin, c’est sa capacité à construire vite et bien des centrales adaptées aux besoins du Sud.

Son produit phare est la centrale HPR1000. Une centrale de troisième génération que Pékin espère vendre à Nairobi et à Pretoria. Plus connue sous le nom de Hualong One, cette centrale ne fonctionne pas encore. Le conseil d'Etat chinois a approuvé en avril dernier seulement la construction de la première unité nucléaire pilote de 3ème génération. Une technologie développée par les deux géants de l’atome, China General Nuclear Power Group (CGN) et China National Nuclear Corporation (CNNC).

Une première centrale chinoise

La construction de cette première centrale « made in China » sur le sol national constitue un test grandeur nature visant à démontrer aux potentiels acquéreurs internationaux la fiabilité de cette technologie. Autant dire que le Kenya et l’Afrique du Sud suivent de très près l’avancée des travaux.

Dans le nucléaire comme ailleurs, la Chine avance  à grand pas et voit beaucoup plus loin que ses frontières. Quatre ans après la catastrophe de Fukushima, qui avait provoqué un moratoire sur les constructions, Pékin se lance à corps perdu dans le nucléaire.

La Chine n’a guère le choix. Elle connaît une véritable boulimie d’énergie et doit absolument, pour lutter contre la pollution atmosphérique, fermer une grande partie de ses centrales à charbon vieillissantes. Selon les estimations de l’Agence Internationale de l’Energie, la Chine consommera trois fois plus d’énergie d’ici 2035 !

« La Chine est le plus gros marché mondial pour l'atome et héberge 40% des réacteurs nucléaires en construction », note Jean-François Dufour, directeur du cabinet de conseil Chine-analyse. La Chine veut ainsi passer de 15 à 60 gigawatts d’ici 2020 et 200 GW en 2030. Soit l’équivalent d’une bonne soixantaine de centrales classiques !

La Chine compte déjà vingt et un réacteurs nucléaires opérationnels répartis sur sept sites de production. Vingt-huit réacteurs sont  en construction, ce qui la place au sixième rang mondial en terme de capacité de production, et au premier rang en nombre de réacteurs en construction devant la Russie et l’Inde.

L'atome chinois à la conquête du monde

Le lancement de Hualong One va surtout permettre d’accélérer l’exportation de l’atome chinois. Comme d’habitude la Chine mise en priorité sur les économies émergentes. Pour l'heure, seule l'Argentine a déjà signé un accord pour l'achat de réacteurs Hualong One (voir encadré ci-dessous) en février 2015 (http://www.world-nuclear-news.org/NN-Hualong-One-selected-for-Argentina-0502154.html). Cette technologie, la Chine pourrait bientôt la vendre à l’Afrique du Sud, au Kenya, au Pakistan, à la Thaïlande, ou au Vietnam. Huit réacteurs Made-in-China pourraient être exportés d’ici 2020, selon les plans du gouvernement chinois.

« A ce rythme, la Chine pourrait rapidement devenir le premier constructeur mondial de centrales, assure George Borovas, responsable des dossiers nucléaires au cabinet PWSP. La puissance financière et industrielle de la Chine en font un acteur incontournable pour les pays en développement ».

La Chine investit aussi en Occident

Lors de la visite de Xi Jinping à Londres en octobre dernier, la Chine s'est engagée à financer un tiers du projet de nouvelle centrale nucléaire d'EDF au Royaume-Uni, premier investissement de Pékin dans un secteur aussi stratégique et sensible d’un grand pays occidental.

Le Premier ministre britannique David Cameron a salué un accord "historique", lors d'une conférence de presse.

La compagnie française d'électricité prévoit de construire deux réacteurs de type EPR sur le site d'Hinkley Point C, dans le sud-ouest de l'Angleterre, un gigantesque projet de 18 milliards de livres (24,5 milliards d'euros). L'entreprise publique chinoise China General Nuclear Power Corporation (CGN) apportera à elle seule six milliards de livres (8,2 milliards d'euros), a précisé EDF.

Le groupe public français financera les 12 milliards de livres restants, quitte à élargir le tour de table ultérieurement, sans toutefois passer sous les 50%. EDF doit encore prendre sa décision finale d'investissement, l’ultime étape pour que le projet se concrétise.

"Nous avons maintenant toutes les conditions réunies, à condition d'avoir l'accord final d'investissement dans les prochaines semaines, pour que ce projet aille de l'avant rapidement", a déclaré Vincent de Rivaz, patron de la filiale britannique d'EDF.

La mise en route des réacteurs est désormais attendue en 2025, deux ans plus tard que prévu jusqu'ici.

Pour le Royaume-Uni, ce projet marquera le coup d'envoi du renouvellement de son parc nucléaire vieillissant. Les deux EPR constitueraient la première construction de centrale nucléaire dans le pays depuis vingt ans et doivent répondre à 7% des besoins en électricité du pays.

L'accord porte également sur le développement potentiel de deux réacteurs EPR de plus sur le site de Sizewell, dans le Suffolk (est de l'Angleterre). EDF assurerait 80% du développement et le partenaire chinois 20%.

Enfin, EDF aiderait les Chinois à obtenir les autorisations pour qu'ils bâtissent un réacteur avec leur propre technologie de type Hualong à Bradwell, dans l'Essex, près de la côte est.

Bientôt maître d'Areva ?

Le groupe nucléaire français Areva a annoncé avoir signé à Pékin un protocole d'accord avec le CNNC prévoyant une possible prise de participation minoritaire du groupe nucléaire chinois à son capital.

Le protocole d'accord, signé à l'occasion de la visite du président français François Hollande en Chine début novembre, prévoit aussi une coopération industrielle entre Areva et CNNC sur "l'ensemble des activités du cycle de l'uranium: mines, amont, recyclage, logistique, déconstruction et démantèlement", a précisé dans un communiqué le groupe français.

Ces activités ne sont pas concernées par la cession en cours de l'activité réacteurs Areva NP à l'électricien français EDF.

"Ce projet est porteur de nombreuses opportunités pour Areva et CNNC. L'approfondissement de la coopération avec nos partenaires chinois est un facteur primordial du succès futur d'Areva", a déclaré le président du conseil d'administration Philippe Varin, cité dans le communiqué, lors de la cérémonie de signature.

En juin dernier, Areva avait déjà conclu un protocole d'accord avec CNNC dans le cadre d'un projet, entamé en 2014, de développement d'une usine de traitement-recyclage des combustibles usés en Chine et pour lequel des négociations commerciales sont en cours.

En août, Philippe Varin avait indiqué qu'Areva, en pleine restructuration pour assurer sa survie, pourrait faire entrer des partenaires chinois à son capital.

L'Etat français, actionnaire du groupe à 86,5%, prévoit en outre d'injecter au moins 2,5 milliards d'euros dans la société.

"Les décisions relatives à cette opération seront prises avant la fin de l'année", avait rappelé Areva jeudi dernier.

La restructuration d'Areva, lancée fin juillet, prévoit aussi la suppression de 6.000 emplois dans le monde et la cession de l'activité réacteurs Areva NP à EDF, qui en prendrait le contrôle majoritaire avec une participation de 51%, tandis que l'ancien fleuron du nucléaire français en conserverait 15%.

L'Argentine et l'Amérique latine...

L'Argentine a choisi le géant chinois du nucléaire CNNC pour construire deux centrales, dont l'une d'un coût estimé à 6 milliards de dollars, et l'autre utilisera le réacteur chinois de 3e génération Hualong, rival de l'EPR -- un nouveau succès pour les ambitions atomiques de Pékin.

Selon les termes de cet accord, signé dimanche en marge du G20 en Turquie, la Chine apportera la majorité des financements pour ces deux chantiers, ont rapporté mardi des médias officiels chinois. Et ce alors que Buenos Aires reste empêché d'emprunter sur les marchés.

CNNC (China National Nuclear Corporation), puissant groupe étatique, sera chargé de bâtir la quatrième centrale nucléaire argentine, dotée d'un réacteur de technologie canadienne Canada Deuterium Uranium ("Candu") et d'une puissance de 750 mégawatts.

Le coût de cette première centrale, évalué à 6 milliards de dollars, sera financé à 85% par la Chine, via des prêts sur 18 ans "à un taux inférieur à 6,5%", a précisé un communiqué du ministère argentin de la Planification. Les composants du site seront à 38% d'origine chinoise, le reste venant d'Argentine.

Quant à la seconde centrale, d'une capacité prévue de 1.000 mégawatts, elle devrait être équipée du premier réacteur de troisième génération de conception entièrement chinoise --le "Hualong-1".

La construction du tout premier réacteur Hualong-1 en Chine a été lancée en fanfare par CNNC en mai dernier, mais celui-ci fait d'ores et déjà l'objet d'accords commerciaux à l'étranger --à commencer par le Pakistan.

Le gouvernement chinois entend en faire un fleuron technologique, propre à galvaniser une industrie nucléaire nationale en plein essor mais encore dominée par les technologies étrangères.

Le Hualong-1 rivaliserait de facto avec l’EPR français et l’AP1000 de l'Américain Westinghouse, qui connaissent tous deux des retards importants dans leur développement.

Ces deux nouvelles centrales en Argentine doubleront la capacité de production électrique du parc nucléaire du pays, a assuré un porte-parole de l'entreprise publique Nucleoelectrica Argentina (NA-SA), partenaire local de CNNC, cité par un journal officiel chinois.

Le ministre argentin de l'Economie, Axel Kicillof, s'est félicité d'accords "très favorables", qui "procureront (au pays) un surcroît d'énergie et de compétitivité", selon des propos rapportés par l'agence Chine nouvelle.

De son côté, CNNC y voit ouvertement une occasion de conforter les premiers succès du nucléaire chinois à l'étranger: "Nous espérons que cette coopération (avec l'Argentine) nous ouvrira la porte de nouveaux marchés en Amérique latine", a indiqué son directeur général Qian Zhimin.

Cet accord sino-argentin intervient peu de temps après la conclusion d'un ambitieux accord nucléaire entre la Chine et le Royaume-Uni fin octobre.

China General Nuclear Power Corporation (CGN), autre géant étatique du nucléaire chinois, financera ainsi un tiers (8,2 milliards d'euros) du projet de nouvelle centrale nucléaire d'EDF sur le site d'Hinkley Point C, dans le sud-ouest de l'Angleterre --le premier investissement de Pékin dans un secteur aussi stratégique et sensible d’un grand pays occidental.

La Chine elle-même s'impose comme le premier marché pour l'atome civil, avec 22 réacteurs actuellement en construction, soit un tiers des réacteurs en chantier dans le monde, selon la fédération World Nuclear Association (WNA).