Enquête sur la face sombre de la Chinafrique

Sam Pa, le boucanier chinois, ancien espion, devenu l’intermédiaire officieux de Pékin en Afrique, a été arrêté le 8 octobre dernier dans sa chambre du Sofitel de Pékin. Il est l'une des victimes collatérales d’une vaste enquête pour corruption visant l’ancien patron de Sinopec.

Le magazine Caixin révèle le premier l’arrestation du sulfureux patron de Queensway. Il serait apparemment la victime collatérale d’une vaste guerre contre la corruption menée par les autorités chinoises et dont les ricochets en Afrique feront l’objet de notre prochaine chronique.

L’arrestation à Pékin le 8 octobre dernier de Sam Pa, alias Xu Jinghua, dans sa suite du Sofitel, est le fruit d’une longue enquête sur les contrats passés par Sinopec en Angola. Les pétroliers chinois englués dans des affaires de corruption en Afrique sont dans la ligne de mire depuis plusieurs mois maintenant des autorités chinoises. L’arrestation début octobre du gouverneur de la province du Fujian, Su Shulin, serait en effet lié à ses activités alors qu’il dirigeait le groupe pétrolier en affaire avec Sam Pa pour l’exploitation de gisements en Angola.

Depuis 2003, Sam Pa servait d’intermédiaire pour les contrats passés en Afrique par le pétrolier chinois. Avec son associé Lo Fong-hung, Sam Pa a créé à Hong Kong le « China International Fund » (CIF), une agence chargée de revendre en Chine des matières premières africaines. L’Angola, dont il détenait apparemment un passeport, sortait à peine d’une terrible guerre civile et Sam Pa avait su tisser des liens au plus haut niveau de l’Etat, tant à Pékin qu’à Luanda.

Sept avions privés

A bord de l’un de sept jets privés, il effectuait régulièrement la liaison entre les différentes capitales, signant discrètement à bord de ses appareils ou dans des hôtels luxueux des contrats pesant plusieurs millions de dollars.

Comme nous l’expliquait le chercheur américain J.R. Mailey auteur d’une enquête très fouillée sur Sam Pa et ses associés, « les relations entre le groupe Queensway et Pékin oscillent entre proximité et turbulences ».

Sam Pa, lui-même un ancien espion, et les deux autres membres fondateurs du groupe, Lo Fong Hung et un ancien fonctionnaire nommé Wu Yang, ont tous eu à un moment ou un autre des liens formels avec l'Etat chinois.

« Wu a ainsi utilisé l’adresse du siège du ministère chinois de la Sécurité publique au moment de l’enregistrement de l’une de ses sociétés à Hong Kong ! Depuis sa création, les dirigeants de Queensway ont également bénéficié d’accès aux hauts fonctionnaires chinois et noué des relations solides avec des entreprises d’Etat, en particulier Sinopec, l'une des plus grandes entreprises pétrolières chinoise », nous expliquait J.R. Maily.

Vers un Angolagate ?

Ceci explique certainement pourquoi Sam Pa a pu agir si longtemps en toute impunité. Ses relations privilégiés avec des hommes tels que Su Shulin aujourd’hui sous les verrous, expliquent son ascension. Il fréquentait aussi bien les huiles de Pékin que certains chefs d’Etat africains, comme Robert Mugabe, ou des généraux angolais.

Mais l’étau était doucement en train de refermer sur ses affaires. « Les enquêteurs chinois ont affirmé que les dirigeants de Queensway ont soudoyé des fonctionnaires étrangers et se seraient présentés frauduleusement comme des représentants officiels de l'Etat chinois », se souvient J.R. Mailey. Il s’étonnait d’ailleurs que l’homme d’affaire ne fût jamais inquiété par la justice chinoise. Mais cette fois Pékin pourrait bien sonner la fin de la partie pour ce mercenaire de la Chinafrique.

Son arrestation lève un coin du voile sur cet Empire de la corruption et son fonctionnement. Caixin révèle ainsi comment le groupe CIF a accordé en 2005 une ligne de crédit de 2,9 milliards de dollars américains à l’Angola pour reconstruire ses infrastructures. Au même moment CIF et le pétrolier angolais Sonangol créait à Hong Kong une plateforme servant à commercialiser en Chine l’or noir d’Angola tout en s’offrant de généreuses commissions.

A l’époque, Sam Pa via le CIF aurait exploité une douzaine de concessions pétrolière en Angola, mais aussi des mines de diamants au Zimbabwe, du fer et de la bauxite en Guinée. Difficile de croire que l’Etat chinois n’était pas au courant de ses opérations et du versement de pots de vin et de commissions occultes. Les enquêteurs commencent à peine à dérouler cette pelote d’une corruption à très grande échelle. Une soixante d’entreprises écrans a servi au CIF à blanchir les revenus de Sam Pa et de ses acolytes. On les retrouve enregistrées à Singapour, à Hong Kong, aux Bermudes, dans les îles Vierges et aux îles Caïmans. Des paradis fiscaux très prisés des riches chinois.

La participation de Sinopec dans les affaires de Sam Pa en Angola s’est révélée très lucrative. Entre 2005 et 2014, le groupe aurait gagné 2,6 milliards de dollars dans la vente de son pétrole d’Angola. En 2008, alors que Su Shulin était à la tête du géant chinois du pétrole il s’est rendu lui-même à Luanda à bord du jet de Sam Pa, signant de nombreux contrats sur place. Sinopec aurait largement rémunéré son intermédiaire et pris en charge en toute illégalité les frais et les dessous de table du groupe Queensway. Rien qu’en 2008, Sam Pa aurait dépensé l’équivalent de 6 millions d’euros en frais divers grâce à une carte de crédit appartenant à Sinopec.

La chute de Sam Pa pourrait marquer la fin d’une certaine Chinafrique empreinte de corruption, de contrats occultes et d’intermédiaires sulfureux. Désormais, Pékin pourrait davantage se tourner vers des institutions multilatérales comme sa banque asiatique d’infrastructures ou la banque des Brics pour financer ses projets africains. A moins que Pékin n’utilise ce grand ménage pour placer quelques hommes de confiance à la tête de ces juteuses opérations sur le continent.

"Sam Pa a toujours eu les bonnes connexions au bon moment"

L’histoire de Sam Pa, ancien espion, devenu l’intermédiaire officieux de Pékin en Afrique, ressemble à un roman noir : corruption, contrebande, trafic... Le chercheur américain J.R. Mailey a enquêté pendant sept ans sur Sam Pa et ses associés de Queensway Group. Il nous raconte les dessous de cette Chinafrique.

Chinafrica.info : Qui est Sam Pa, l’homme que vous décrivez comme la face sombre de la Chinafrique ?

J. R. Mailey : Sam Pa est l'un des fondateurs d'un groupe très puissant basé à Hong Kong et officieusement connu sous le nom de « 88 Queensway Group ».

Il utilise au moins sept identités différentes. Sam Pa et ses quelques associés président une myriade d’entreprises dispersées dans une demi-douzaine de juridictions.

Ces entreprises contrôlent elles-mêmes un portefeuille de plusieurs milliards de dollars d’investissements qui couvre les secteurs du pétrole, des mines, des infrastructures, de l'aviation et de l'immobilier sur les cinq continents.

Le groupe Queensway a été scruté à la loupe depuis qu'il a été formé au début des années 2000 pour sa propension à faire des affaires avec des régimes parias. Il s’est installé dans des endroits comme la Guinée, le Niger et Madagascar peu après les coups d'Etat dans chacun de ces pays et il a ouvert une représentation au Zimbabwe au moment de la crise post-électorale de 2008.

De nombreux projets liés à des entreprises sous son contrôle ne se concrétisent tout simplement jamais et il y une grande opacité autour de ses investissements.

Mon rapport montre également que les dirigeants du groupe Queensway ont été impliqués dans le trafic d'armes, la contrebande de diamants et la corruption d'agents publics étrangers. Depuis le 17 Avril 2014, Sam Pa fait l’objet de sanctions du département du Trésor américain pour avoir facilité la corruption du secteur public au Zimbabwe.

Toutefois, cela ne semble pas avoir porté un coup décisif au groupe Queensway. China Sonangol, son partenariat avec l'entreprise pétrolière d'Etat angolaise, détient toujours le siège historique de JP Morgan Chase & Co. et a récemment innové un nouveau gratte-ciel à Jakarta qui pourrait être le plus haut bâtiment d’Indonésie une fois terminé.

Vous avez enquêté pendant sept ans, de Hong Kong à l’Angola, la Tanzanie, le Congo et Madagascar. Comment avez-vous travaillé ?

Je travaille sur le 88 Queensway Group depuis mai 2008. A l’époque, je faisais partie d'une équipe de chercheurs de la Commission sino-américaine sur la sécurité. J’ai ensuite rejoint le Centre africain d'études stratégiques, un groupe de réflexion financé par le Congrès et administré par le ministère américain de la Défense.

A l’époque, j’ai constaté que Sam Pa s’était engagé sans relâche dans des affaires très controversées dans toute l'Afrique, sans jamais être tenu responsable. À compter de la mi-2010, j’ai cherché à comprendre comment un ensemble de sociétés ayant été si largement critiqué pouvait continuer à fonctionner avec une telle impunité.

J’ai examiné des milliers de pages de documents d'entreprises et interviewé des dizaines d'employés, anciens et actuels du groupe Queensway et passé au peigne fin les rapports des médias venus de dizaines de pays à travers le monde.

Comment a-t-il pu devenir aussi puissant ?

Sam Pa a toujours eu les bonnes connexions au bon moment. Il a été actif dans les affaires et les services secrets tout au long des années 1980 et 1990. Il a noué d’excellentes relations avec des hommes d'affaires et des politiciens à Pékin, en Belgique, en Erythrée et au Cambodge. Il a traversé des difficultés financières et judiciaires à la fin des années 1990 et a disparu pendant un certain temps, pour réapparaître à Hong Kong au début des années 2000, juste au moment où les investisseurs chinois ont commencé à s’intéresser aux investissements à l’étranger.

Il semble avoir été en mesure de tirer profit de la plupart des relations qu'il a développées des décennies plus tôt. Lui et ses collègues combine idéalement leurs relations avec des politiciens et des entreprises en Chine et en Afrique.

Sam Pa n’est certainement pas le seul magnat cherchant à fonctionner comme un intermédiaire entre les entreprises chinoises et les gouvernements africains. Cependant, aucun ne semble avoir été aussi prolifique ou captivant que Sam Pa et le groupe Queensway.

Souvent les entreprises choisissent Hong Kong pour développer leurs investissements à l’étranger. Hong Kong est-elle vraiment un carrefour de cette Chinafrique ?

Il y a beaucoup d'avantages légitimes à créer une entreprise à Hong Kong. Les taux d'imposition des sociétés sont faibles. Le processus d'intégration est rapide et relativement peu coûteux. Le territoire accueille certaines des banques les plus importantes au monde, et ses tribunaux sont considérés comme parmi les plus fiables dans le monde. Autre avantage d’être enregistré à Hong Kong : la possibilité d'enregistrer une société sans avoir à divulguer son identité. C’est la raison pour laquelle, aucun des sept alias de Sam Pa n’apparaît où que ce soit dans les livres de compte des entreprises liées au groupe Queensway.

Cette situation permet toutes sortes de trafics illicites allant du terrorisme, à la contrebande et aux trafics en tout genre.

Les relations que vous décrivez entre Pékin et Sam Pa sont particulièrement ambivalentes. Le groupe Queensway bénéficie-t-il vraiment du soutien du gouvernement chinois ?

Les relations entre le groupe Queensway et Pékin oscillent entre proximité et turbulence. Sam Pa, lui-même un ancien espion, et les deux autres membres fondateurs du groupe, Lo Fong Hung et un ancien fonctionnaire nommé Wu Yang, ont tous eu à un moment ou un autre des liens formels avec l'Etat chinois.

Wu a ainsi utilisé l’adresse du siège du ministère chinois de la Sécurité publique au moment de l’enregistrement de l’une de ses sociétés à Hong Kong ! Depuis sa création, les dirigeants de Queensway ont également bénéficié d’accès aux hauts fonctionnaires chinois et noué des relations solides avec des entreprises d’Etat, en particulier Sinopec, l'une des plus grandes entreprises pétrolières chinoise.

Mais Queensway a également été très critiqué par Pékin. A un niveau sans précédent pour des investisseurs chinois en Afrique.

Les diplomates ont publié des déclarations condamnant les investissements de Queensway dans cinq pays différents. Les enquêteurs chinois ont affirmé que les dirigeants de Queensway ont soudoyé des fonctionnaires étrangers et se seraient présentés comme des représentants officiels de l'Etat chinois, ce qui est faux.

Cependant, les relations du groupe Queensway avec des entités de l'Etat chinois ont continué sans relâche. Il n’y avait jamais eu de condamnations formelles en justice jusqu'à cette arrestation. C’est sans doute cela qu’il faut retenir.

Argent, pétrole, corruption… La Chinafrique est-elle toujours aussi sombre ?

Les entreprises chinoises, comme les entreprises du monde entier, peuvent épisodiquement flirter avec la corruption. La plupart des entreprises voient probablement cela comme une conséquence malheureuse du commerce dans des environnements que je qualifierais de peu recommandables.

Mais ce qui différencie le groupe Queensway des autres est le fait qu'il semble graviter autour de pays ayant des régimes diplomatiquement isolés et financièrement désespérés.

Bien que le cas de Queensway en Afrique semble exceptionnel, il pose un défi structurel à la relation Chine-Afrique : l'incapacité ou la réticence de Pékin à réglementer efficacement les activités à l'étranger de ses citoyens.

J.R. Mailey est chercheur au Centre africain d'études stratégiques. Il est spécialiste des questions de corruption et de sécurité en Afrique. L’intégralité de son rapport est disponible ici.

Retouvez nos enquêtes sur la galaxie Sam Pa ici et ici dans Le Monde Afrique.