Chine : coup de pompe pour la mafia du pétrole

Déjà affaiblis par la chute des cours du brut, les grands pétroliers chinois sont dans la ligne de mire des policiers anti-corruption. Plusieurs cadres ont été arrêtés et des contrats annulés. La fin d’une époque pour les mandarins de l’or noir ?

Lorsque les policiers anti-corruption sont venus cueillir Sam Pa dans sa chambre du Sofitel de Pékin, début octobre, la panique s’est immédiatement emparée de la direction du groupe Sinopec. L’un des plus grands pétroliers chinois, dont les investissements en Afrique dépassent les 14 milliards de dollars, est dans la tourmente.

Depuis des mois, les comptes du groupe sont passés au peigne fin. Les enquêteurs cherchent à comprendre entre autres choses où sont passés les 10 milliards de dollars d’investissements de Sinopec en Angola.

Sam Pa, le patron de Queensway, est en effet le représentant officieux du pétrolier sur le continent. Pendant plus de 10 ans, il a mené grand train négociant les contrats du groupe chinois en Afrique et voyageant entre les deux continents à bord de ses jets privés. On retrouve le groupe en Guinée, au Niger et à Madagascar peu après les coups d'Etat dans chacun de ces pays. Sam Pa a aussi ouvert une représentation au Zimbabwe au moment de la crise post-électorale de 2008. Mais c’est surtout en Angola que Sam Pa a fait parler de lui.

Les relations en Afrique de cet ancien agent-secret chinois reconverti en homme d’affaire a permis notamment à Sinopec de décrocher entre 2008 et 2013 cinq contrats pour l’exploitation de champs pétrolifères en Angola. Avec à chaque fois de juteuses commissions. Mais l’or noir tarde à couler et 10 milliards de dollars manquent dans les caisses du groupe.

« Depuis sa création, les dirigeants de Queensway ont bénéficié d’accès aux hauts fonctionnaires chinois et noué des relations solides avec des entreprises d’Etat, en particulier Sinopec, l'une des plus grandes entreprises pétrolières du monde, explique le chercheur américain J.R. Mailey du Centre africain d'études stratégiques. Les enquêteurs chinois ont affirmé que les dirigeants de Queensway ont soudoyé des fonctionnaires étrangers et se seraient présentés comme des représentants officiels de l'Etat chinois. Ce qui est faux ».

Mais la police n’entend pas s’arrêter en si bon chemin. Derrière Sam Pa, c’est l’ancien patron de Sinopec qui est visé : Su Shulin, gouverneur du Fujian, une province de 38 millions d’habitants dans le sud de la Chine, a été arrêté pour « violations sérieuses de la discipline du Parti ». Terminologie officielle utilisée dans les cas de corruption.

Corruption et or noir

Su Shulin a bâti toute sa carrière dans le secteur pétrolier, tout comme Zhou Yongkang, l’ancien ministre de la Sécurité publique condamné à la prison à vie en juin dernier.

Entre 2002 et 2011, Su Shulin a occupé des postes-clé dans les grandes entreprises d’Etat. D’abord chez China National Petroleum et ensuite chez Sinopec. Devenu gouverneur de la province du Fujian, il paye des années de gabegies et de corruption au sein du secteur pétrolier chinois. Les enquêteurs ont démontré que des proches de Su ont ainsi obtenu des contrats et des commissions occultes grâce à lui dans la zone économique de Yangpu. Son épouse vivait aussi largement au dessus de ses moyens, multipliant les voyages à Hong Kong aux frais du contribuable et avec des mallettes pleines d’argent liquide.

Cette affaire illustre surtout les relations viciées entre les puissants groupes étatiques chinois et les pouvoir publics.

« L’industrie pétrolière chinoise a toujours bénéficié du soutien du Parti communiste, explique Luke Patey, auteur d’un livre sur les grands pétroliers chinois, « The new kings of crude » (non traduit). Pendant 20 ans, CNPC et Sinopec ont fonctionné comme un Etat dans l’Etat. Désormais, ils devront se conformer aux règles du Parti. C’est sans doute une bonne chose et je pense que l’industrie pétrolière chinoise sortira encore renforcée de cette purge ».

Déjà affaiblis par la chute des cours du brut, les grands pétroliers du pays sont la ligne de mire des brigades anti-corruption. Des centaines de cadres auraient été arrêtés ces dernières années et les contrats pétroliers sont passés au crible. En Indonésie, au Canada, en Irak et au Soudan, plusieurs contrats ont dû être renégociés dans l’urgence.

Pour mettre un terme à cette mafia du pétrole, Pékin envisage maintenant de fusionner CNPC, CNOOC et SINOPEC.