Ces barrages qui menacent l'équilibre de l'Afrique

« Nous sommes certainement la première organisation non gouvernementale qu’ils rencontraient », s’amuse Grace Mang, directrice du bureau de Pékin de l’ONG « international rivers ». Elle se souvient des rares entretiens qu’elle a décroché ces derniers temps avec les responsables des entreprises chinoises du secteur hydro-électrique. « Nous leur avons expliqué les dangers que posent de telles structures pour la biodiversité, pour l’équilibre des fleuves et pour les populations qui vivent de la pêche », nous explique cette jeune femme dynamique et soucieuse des responsabilités qui pèsent sur les entreprises chinoises en Afrique.

En exclusivité, elle nous présente les derniers chiffres de ce tableau noir : quatre-vingt quatorze barrages déjà construits, en travaux ou dont les projets sont signés sur le continent africain. Parmi eux, vingt-deux ont déjà vu le jour dont certains très controversés comme celui de Merowe au Soudan qui, en 2006, a provoqué une forte résistance et des émeutes. « Une controverse qui a éveillé les Chinois à la mauvaise presse qui entoure ce type de méga projets ».

Mais qu’importe, en dix ans les travaux se sont multipliés comme le barrage de Bui au Ghana qui a été mis en eau l’an dernier. 80% du budget provenait d’un prêt à taux réduit de l’Exim Bank, la banque chinoise d’import export, véritable bras financier de la Chine sur le continent. 20% seulement des coûts étant pris en charge directement par l’Etat ghanéen.

La Chine : premier acteur mondial

« La Chine est le premier acteur mondial dans ce secteur hydro électrique. C’est une industrie prioritaire et soutenue par Pékin depuis 2001, commente Grace Mang. Les gouvernements aiment les barrages car ce sont en quelque sorte des symboles de leur puissance, des constructions massives mais tellement néfastes pour l’environnement ».

« Bien entendu l’hydro électricité est importante, mais je ne pense qu’ils concourent à l’électrification du continent africain car ils sont construits loin des villes, dans des endroits reculés, et servent avant toute chose à approvisionner en électricité les mines ». Des exploitations contrôlées et exploitées généralement par des entreprises chinoises et qui s’inscrivent ainsi dans une enveloppe globale de projets d’infrastructures (voies de chemin de fer, routes, barrages…) dont l’objectif premier est d’assurer l’extraction des minerais.

Trois entreprises ont pignon sur rue dans le secteur : Gezhouba, China International Water and Electric (qui appartient à Three Gorges Corporation) et Sinohydro.

Cette dernière est le leader mondial depuis 2012. L’entreprise publique a construit 65% des barrages en Chine depuis sa création dans les années 50 et emploie 130 000 personnes dans 80 pays. C’est Sinohydro qui tient la corde dans la plupart des grands projets africains. En 2013, l’entreprise a remporté l’équivalent de 8 milliards de dollars de contrats !

Selon plusieurs sources, Sinohydro pourrait construire, en association avec China International Water & Electric Corp, le fameux barrage d’Inga en RDC. Le plus grand barrage du monde. La décision finale pourrait être annoncée en juillet et les travaux devraient commencer dans 6 mois. La Chine est en compétition pour ce mastodonte de béton avec la Corée du Sud et l’Espagne.

Doubler la production d'électricité en Afrique

Situé dans l’extrême ouest du Congo, Inga devrait générer 42 000 MW d’électricité, soit deux fois plus que le célèbre barrage des Trois Gorges en Chine. A lui seul, il doublerait ainsi la production d’électricité en Afrique.

« Mais nous avons de gros doutes sur le bénéfice qu’en tireront les populations, souligne la représentante d’International Rivers. On estime que 10 000 communautés et villages seront déplacés et que l’impact environnemental sur cette zone de forêts humides sera considérable ».

Le coût financier est lui aussi énorme : au moins 40 milliards de dollars financés par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Onze barrages et six centrales hydro-électriques barreront à terme le fleuve Congo. Le grand architecte de ce projet, qui traîne dans les cartons depuis des dizaines d’années, c’est l’Afrique du Sud, le premier partenaire commercial de la Chine sur le continent.

Pretoria s’est en effet engagée à acheter 2500 MW par an d’électricité à la RDC et le secteur minier 1300 autres MW. La pénurie d’électricité étant un frein important à l’exploitation des mines du Katanga. L’équivalent d’un mois de production chaque année est perdu en raison des coupures de courant intempestives. Le barrage d’Inga serait la solution.

Un projet sensible et stratégique

Pour décrocher ce juteux marché, Pékin fait pour la première fois de l’œil à Washington. Les deux premières économies mondiales pourraient participer au financement de ce projet. Les détails seront discutés lors du prochain sommet Chine – Etats-Unis à Pékin en juillet 2015. La Banque mondiale a déjà débloqué 70 millions de dollars pour les études de faisabilité du barrage d’Inga, « mais nous n’avons pas été associés », regrette Grace Mang.

On voit mal cependant comment ces deux rivaux pourraient s’entendre sur un projet aussi sensible et stratégique. Pour Pékin, l’enjeu est de taille : Inga s’annonce comme le plus important investissement jamais réalisé par la Chine à l’étranger.

« 94% des congolais n’ont pas l’électricité, s’insurge International Rivers, et voilà que le plus gros projet hydro électrique au monde n’est là que pour servir les intérêts de l’industrie minière. Les barrages sont une catastrophe pour l’environnement. C’est même ce que l’on peut faire de pire à un fleuve ».

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